Surveille tes images : Un ivrogne dans la brousse, de Amos Tutuola

Pars dans le monde et ne reviens que lorsque tu seras prêt…

Tutuola (Amos) 1952, L’Ivrogne dans la brousse, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 2012

traduit de l’anglais (Nigéria) par Raymond Queneau en 1953 (The Palm-Wine Drinkard – « L’ivrogne du vin de palme »).

Note : 3.5 sur 5.

Résumé :

Le fils d’une riche famille ne fait que boire du vin de palme depuis ses dix ans. Son père a mis à son service un malafoutier chargé de lui préparer du vin de palme à désir. Mais voilà qu’après la mort du père, le malafoutier en question tombe d’un palmier et se tue. Personne n’est plus capable de satisfaire à la demande de l’ivrogne et ses amis le délaissent bientôt…

Sur la foi d’une légende des anciens selon laquelle les morts demeurent un certain temps dans une autre région du monde avant de partir définitivement pour le ciel, le jeune homme se met en quête de son malafoutier…

Commentaires

D’abord sur un ton de rigolade et dans un contexte réaliste, le récit prend peu à peu les formes du conte, et même au-delà, du recueil de mythes. Ici, il est remarquable que le conteur est son propre personnage-héros. Ainsi, le récit illustre à merveille la théorie du conte comme transformation métaphorique d’un rite initiatique en conte par un discours exagéré de mise en valeur (cf. notre article sur « Le rite de passage dans les contes« , inspiré de la lecture de la Morphologie du conte de Propp). Nous nous situons donc au premier niveau de transmission : le jeune homme, le « je », raconte à ses amis, à ses enfants, l’expérience qu’il a vécue et qui l’a mené à ce qu’il est. Le processus d’exagération, si invraisemblable qu’il soit, n’en opère que davantage, conservant tout le mystère de ce voyage initiatique tout en transmettant des messages d’avertissement évidents : prudence, recherche d’une femme, acceptation des épreuves… Brodant son récit autour de mythes et légendes, le conteur les rend familières, comme s’il y avait pris part. En cela, il devient par son acte de conteur, une voix de sagesse, un ancêtre qui transmet.

Nous sommes bien là devant le parcours initiatique d’un adolescent qui au début de son récit se dépeint comme étant dépendant de sa famille, du service des adultes, et même au-delà uniquement guidé par sa recherche exclusive du plaisir égoïste du ventre, comme un enfant (on pensera à l’enfant-tube d’Amélie Nothomb, dans la Métaphysique des tubes). Quittant sa famille, son foyer, sa culture, le jeune est livré à lui-même – épreuve typique des rites initiatiques – et va au cours de son périple apprendre à se débrouiller par lui-même, à faire des efforts, à assumer ses erreurs, à travailler la terre ou à faire bon commerce, à surmonter ses peurs, à connaître ses forces, sa place, à se passer du mensonge et de la magie… À son retour au village, il a une femme (trouvée après le village voisin), des savoir-faire, une expérience du monde, de la mort, de la diversité des cultures… et au-delà, une connaissance mythologique. Il fait le choix de retourner à sa culture ancestrale de son propre chef, en connaissance du monde extérieur, de son gré, consentant aux règles et traditions de son peuple. Il est possible de rapprocher ce fonctionnement traditionnel des principes de l’anarchie : l’on n’accepte les règles d’une communauté que parce qu’intériorisées pleinement, choisies, jamais parce que provenant d’une instance supérieure répressive. Si l’enfant est éduqué par la communauté, son passage à l’âge adulte correspond à une pleine acceptation des règles de celles-ci, ou bien à son départ. Le rite de passage est un abandon de la soumission à un ordre magique du monde, au profit d’un réenchantement volontaire de celui-ci par sa parole participative.

La figure de répétition est ici extrêmement présente, de simples motifs à des expressions répétées comme des rituels, comme des traits distinctifs d’une culture qui se retrouvent à chaque célébration du sacré. Ce type de figures de style, qu’Antoine Galland avait choisi assez vite d’éliminer pour sa compilation des Mille et une Nuits, est à l’opposé du bon goût du XVIIe siècle, du beau intellectuel classique, et pourtant évidemment présent dans les récits d’origine ou d’imitation orale (l’oral usant systématiquement de la figure de répétition pour rythmer et maintenir l’attention de ses auditeurs). Ils marquent et rythment le récit, permettent parfois un comique de répétition, ont des allures de formules magiques. Quelque part, ils illustrent à merveille la routine du monde social, les us et coutumes, la tradition, dans son contenu autant que dans ses formes, que le jeune doit assimiler, assimiler à sa propre personnalité, accepter, répéter et transmettre. Le récit premier de Shéhérazade, image dans le texte de la situation traditionnelle de transmission de contes (retranscrite par les ethnologues Richard & Sally Price dans Deux soirées de contes Saamaka), rappelle régulièrement à celui qui écoute qu’il s’agit d’un conte, que c’est elle qui raconte, que le conte a donc sa valeur et sa signification au-delà de lui-même, non dans les personnages du conte (oh ! pauvre prince !), mais dans la situation d’énonciation, dans ce lien entre conteur et receveur, dans le cheminement intérieur de celui qui écoute un proche bienveillant qui lui fait un conte relié à son propre parcours.

Citations

Il y avait toutes sortes de créatures étonnantes dans le vieux temps. Un jour, le roi de la ville de l’Île-Spectre invite tous les gens et les esprits et les êtres les plus terrifiants de l’île à l’aider à sarcler son champ de blé qui avait environ cent cinquante hectares. Un beau matin, nous nous réunissons donc tous ensemble et nous allons sarcler le champ de blé, après ça nous retournons chez le roi et nous luis disons que nous avons sarclé son champ de blé, il nous remercie et il nous donne à boire et à manger.
Mais, en fait, on ne peut négliger l’aide d’une créature, si petite soit-elle. Nous ne savions pas qu’aussitôt après notre départ, un tout petit être que le roi n’avait pas invité avec nous était allé dans le champ et avait ordonné que toutes les mauvaises herbes que nous avions arrachées repoussent comme si elles n’avaient pas été arrachées.

p. 55, le travail des champs en commun

Quand il [le prêteur] a montré la maison de l’emprunteur à l’encaisseur, il retourne chez lui. L’encaisseur lui demande (à l’emprunteur) les 1 000 francs qu’il a empruntés à son ami un an auparavant, et le débiteur (l’emprunteur) répond qu’il n’a jamais payé une dette de sa vie, alors l’encaisseur répond que lui, il n’avait jamais manqué de faire payer ses dettes à n’importe quel débiteur depuis que lui il avait commencé à faire ce travail. L’encaisseur dit de plus que faire payer les dettes était sa profession et qu’il gagnait sa vie comme ça. Mais le débiteur, entendant l’encaisseur dire ça, répond que sa profession à lui était de devoir des dettes et qu’il vivait seulement d’emprunts. Du coup, tous les deux commencent à se battre, mais, tandis qu’ils étaient en train de se battre sauvagement, un homme qui à ce moment passait par là, les voit et s’approche, il s’installe derrière eux, pour les regarder, et il ne les sépare pas parce que cette bataille l’intéressait. Après s’être battus sauvagement pendant une heure, le débiteur qui devait les 1 000 francs, sort un couteau de sa poche et se l’enfonce dans le ventre, il tombe mort sur place. Quand l’encaisseur voit que le débiteur était mort sur place, il pense en lui-même qu’il n’a jamais manqué de faire payer n’importe quel débiteur au monde depuis qu’il a commencé son travail, alors il (l’encaisseur) dit que, s’il n’a pu lui faire rendre (au débiteur) les 1 000 francs dans ce monde, il (l’encaisseur) irait les lui faire rendre dans le ciel. Alors il (l’encaisseur) tire aussi un couteau de sa poche et se poignarde de même, et il tombe mort sur place.

p. 126-127

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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