Balance ta science : La paternité dans la psychologie primitive, de Bronislaw Malinowski

Même obsession infantile derrière un cache-sexe différent…

Malinowski (Bronislaw) 1927, La paternité dans la psychologie primitive, éd. Allia, 2016

Trad. de l’anglais par Christian Isidore Angelliome (The Father in Primitive Psychology)

Note : 4 sur 5.

Résumé

Les peuples autochtones des îles Trobriand, au nord de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, ne reconnaissent pas la paternité. Bien que la femme vive dans le village de son mari, et que celui-ci soit chargé de la protection et de la formation des enfants nés de celle-ci, ces enfants à l’âge adulte retournent dans le village maternel et sont considérés comme les descendants du frère de leur mère (et de celle-ci).

Les Trobriandais ne conçoivent pas le rôle direct de l’acte sexuel et du sperme dans la reproduction (ce n’est que préparation à l’enfantement). Leurs mythes font intervenir une région infra-monde, la Tuma, lagon lointain, où les esprits des morts ou baloma se régénèrent en se baignant dans l’eau salée ; l’esprit de la famille de la mère reconnaît flottant dans l’eau un enfant-esprit de son clan et le ramène au monde des vivants, le place sur la tête de la femme qui a alors des maux de tête. Puis l’esprit-enfant descend se fixer dans le ventre et est nourri par le sang de la femme enceinte.

Société libérale sur le plan sexuel pour les jeunes femmes (le mariage réserve l’exclusivité sexuelle), les femmes non-mariées sont cependant rejetées si elles tombent enceintes, ce qui arrive étrangement rarement (les enfants sont peut-être assumés secrètement par d’autres couples). Les évidences physiques provenant des liens de génération sont niées, relever la ressemblance entre frères est considérée comme insultant, la ressemblance avec le père est imputée à son action formatrice…

Commentaires

L’étrangeté déstabilisante des moeurs d’une ethnie lointaine, fait volontiers sourire, mais présente également à l’observateur confortablement campé sur ses échafaudages conceptuels un miroir déformant sur ses propres rigidités culturelles et mythologies dissimulées. C’est cet effet de décentrement, particulièrement utilisé notamment chez les philosophes des Lumières qui nourrissaient leur pensée de la multiplication des récits de voyage et correspondances avec les royaumes voisins et civilisations lointaines (L’Esprit des lois comme Les Lettres persanes de Montesquieu, les contes philosophiques de Voltaire comme Micromégas, les romans et fables comme Paul et Virginie, Lettre d’un singe…), décentrement dont on a peut-être besoin à nouveau au XXIe siècle, à l’heure où les croyances absurdes de fin de l’Histoire, de croissance infinie, de paix dans les rapports de domination… se sont effondrées et où la civilisation occidentale semble n’avoir comme seul mode de réaction que l’accélération pour sortir de l’impasse… Les recherches anthropologiques de David Graeber (Au commencement…) sur la diversité des organisations démocratiques des civilisations néolithiques, de Philippe Descola (Par delà nature et culture) sur la diversité des conceptions de l’homme et de la nature dans les différents peuples « premiers », nous aident ainsi à identifier les fragilités de nos édifices culturels…

La fiction mythologique des Trobriandais a des allures de doux rêve aux couleurs de notre antiquité perdue : le rôle purificateur de l’eau, les esprits libérés des corps, une île-paradis inaccessible, la réincarnation pythagoricienne et platonicienne (cf. Phédon), le temps cyclique, le rôle des ancêtres… Aussi invraisemblable qu’elle puisse nous paraître, et maintenue avec mauvaise foi contre toute évidence logique, elle n’en est pas moins cohérente à l’intérieur du système de pensée trobriandais. Croire que c’est l’insuffisance de leurs sciences ou la puissance de leurs mythes qui les amènent à maintenir des conceptions erronées et les comportements malheureux qui en découlent (comme la castration des cochons mâles)… est une erreur fondamentale. L’apport des évidences occidentales ne les amène nullement à remettre en question ce fondement de leur organisation sociale – c’est une attaque qui les met sur la défensive -, pas plus que nous ne remettons en question nos fondations économiques et natalistes basées sur la croissance malgré l’aspect incontestable des recherches scientifiques…

La logique sociétale contre-intuitive des Trobriandais nous invite à pratiquer ce que Remy de Gourmont appelait « dissociation d’idées » (in La Culture des idées), c’est-à-dire déconstruction des habitudes de pensée et syllogismes : le rôle du père n’a pas à être lié à la filiation génétique ; la problématique de la fille-mère n’est pas liée à la liberté sexuelle mais à l’absence de configuration parentale satisfaisante ; la matrilinéarité (priorisation du lien maternel dans l’héritage familial) n’est pas un matriarcat…
L’aveuglement sur la fonction biologique du père et le voile mythologique qui couvre les manques conceptuels permettent aux Trobriandais de cultiver une illusion de pureté ethnique : le mari choisi à l’extérieur du clan familial n’apporte pas de variation génétique à la descendance. La mauvaise foi allant jusqu’à la négation de la ressemblance criante des enfants avec leurs parents, rappelle de manière à peine déformée l’obsession resurgissante de l’entre-soi génétique et culturel comme solution au déraillement civilisationnel… logique soutenue par des mythes d’âge d’or tout aussi absurdes et persistant malgré les études génétiques ou même généalogiques… La sélection naturelle de Darwin réinterprétée par Spencer puis Hitler devient une inversion totale des thèses du biologiste (sélectionner eux-mêmes une ethnie plus apte, au lieu de favoriser une diversité qui apportera une variété de solutions possibles aux imprévus du temps…). Le danger ne vient pas de récits mythologiques non réalistes qui au fond peuvent toujours s’interpréter de différente manière, ni de connaissances traditionnelles qui s’opposeraient à celles plus sûres de la science, mais d’obsessions enfouies et quasiment infantiles dont les civilisations humaines ont du mal à se détacher.

Passages retenus

p. 40
Dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, l’histoire montre des inconstances qui semblent s’entremêler, pour ainsi dire, sans doute parce qu’il s’agit ici du résultat de plusieurs cycles d’idées mythologiques qui viennent se corréler sur ce noeud de la croyance. Un de ces cycles contient l’idée du rajeunissement, un autre le motif de la vie neuve flottant sur la mer aux abords de l’île, un autre se situe dans la conception selon laquelle un nouveau membre de la famille vient tel un cadeau apporté par quelque vieil esprit.

p. 60
Ils font une différence essentielle entre le cochon sauvage vivant dans la brousse et le cochon de village apprivoisé. Le cochon de village est considéré comme ayant une chair très délicate tandis que la chair du cochon de brousse constitue l’un des principaux tabous d’abomination pour les gens de Kiriwina, un tabou dont ils ont une authentique horreur et un véritable dégoût. De plus, ils permettent à la femelle du cochon domestique de vagabonder dans les environs du village et dans la brousse, où elle vaque librement avec les cochons sauvages mâles. D’autre part, ils castrent tous les cochons du village de sorte à améliorer leur qualité. De cette manière, naturellement, toute la progéniture est en réalité une descendance de l’ensemble de ces messieurs de la brousse. Assurément, les autochtones n’ont pas la moindre idée de ce processus. Lorsque je dis à un des chefs : « Tu manges le fils d’un cochon de brousse », il le prit simplement comme une mauvaise plaisanterie censée l’amusée puisque la chair du cochon de brousse n’est pas considérée comme ayant bon goût et à même d’être mangée par un Trobriandais de naissance et de classe.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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