
Les trous de l’histoire sont une chance, on peut y imaginer le plus beau
Schwob (Marcel) 1896, La Croisade des enfants, in La Lampe de Psyché (Oeuvres complètes, t. 4.1), 1903, éd. Mercure de France, 1927-1930
Édition présente sur Gallica. Site consacré à l’auteur.
Résumé
1212, un cortège d’enfants partie d’Allemagne et de France se dirige vers le sud pour aller libérer Jérusalem. Un goliard et un lépreux sont impressionnés par leur passage. Le pape Innocent III s’interroge. Les enfants sont d’une telle simplicité de foi. Les voilà à Marseille où il est dit que la mer se partagera en deux pour les laisser passer…
Commentaires
Comment écrire un événement historique en l’absence de documentation satisfaisante, là où domine l’incertain ? Cette contrainte rend logiquement impossible une écriture réaliste de type Balzac-Zola, focalisation de l’auteur qui sait, écriture que le mouvement symboliste / fin de siècle se refusait (avant les Surréalistes et Nouveaux romanciers) et force donc à rechercher de nouvelles techniques d’écriture (même démarche dans les Vies imaginaires publié la même année – légères données historiques complétées par un mélange de légende et d’écriture du probable).
Il a été dit que Schwob reprenait l’astuce polyphonique de Robert Browning dans L’Anneau et le Livre qui relate une affaire criminelle par le biais d’une multitude de monologues poétiques qui expriment autant de points de vue sur l’affaire (une technique qui sera souvent utilisée dans le genre policier, par exemple dans Mon nom est Rouge, d’Orhan Pamuk). Schwob transpose cette technique au genre de l’enquête historique mais contrairement à son modèle privilégie la concision, une écriture de l’évocation, sous forme de quelques jets de flux de conscience lyrique faussement spontanés – typique du symbolisme, les maladresses du je volontairement laissées apparentes -, la non-pertinence du dit ouvrant sur une poétique de l’incertain (style qui était déjà celui du Livre de Monelle).
Les voix convoquées rappellent celles des personnages de Dostoïevski, allant leur propre chemin, leur parole répondant à leurs propres préoccupations, personnages autonomisés du but de la narration, comme ce cortège autonome de la hiérarchie de l’Église et de la marche normale de la société. Le choix du point de vue du lépreux établit un parallèle avec la vie de François d’Assise, qui racontera dans son testament avoir été renversé par sa rencontre avec ses êtres rejetés. Ici, c’est l’effet inverse, la rencontre avec les enfants innocents renverse la folie du lépreux, comme une intervention du Christ, renverse aussi la violence sociale du Goliard, manquerait presque d’ébranler le pape (Innocent III, qui a commandité la Croisade génocidaire contre les Albigeois en 1209). En revanche, le spectacle des enfants n’atteindra ni Jérusalem, ni une parcelle du coeur du monde économique, qui pensera avant tout à ce débarrasser d’une nuisance ou à la rentabiliser… ennemi ultime de la bonté chrétienne.
N’est justement pas dit ce qui serait attendu (le discours des jeunes bergers-prédicateurs qui auraient appelé à la croisade, des rencontres avec des dignitaires le roi Philippe-Auguste, les instances religieuses, le chroniqueur), pas développé ce qu’il aurait été possible de faire (le contexte historique, la convivialité du cortège, l’émerveillement devant les espaces de la montagne, de la mer ou de la ville), comme si Schwob avait pour but de frustrer son lecteur pour l’inviter à compléter par l’imagination, par l’écriture du fantasme que permet la littérature, en rapprochant par exemple cet événement d’autres choses qu’il est capable de mieux se figurer : Carnaval, Croisade ordinaire, fête de village, chasse aux bonbons d’Halloween, révoltes paysannes… La lecture de La Croisade des enfants constituerait un projet d’écriture collaborative idéal pour une classe ou pour un groupe d’écriture (faire exprimer les idéaux d’enfants, chercher de la documentation, illustrer, créer des interviews…).. La fin d’une lecture est toujours frustrante, ce qui invite à l’écriture, dira Proust dans son Sur la lecture.
Passages retenus
p. 135 (Récit du lépreux)
Si vous voulez comprendre ce que je vais vous dire, sachez que j’ai la tête couverte d’un capuchon blanc et que je secoue un cliquet de bois dur. Je ne sais plus quel est mon visage, mais j’ai peur de mes mains. Elles courent devant moi comme des bêtes écailleuses et livides. Je voudrais les couper. J’ai honte de ce qu’elles touchent. Il me semble qu’elles font défaillir les fruits rouges que je cueille et les pauvres racines que j’arrache paraissent flétrir sous elles. Domine ceterorum libera me ! Le sauveur n’a pas expié mon péché blême. Je suis oublié jusqu’à la résurrection. Comme le crapaud scellé au froid de la lune dans une pierre obscure, je demeurerai enfermé dans ma gangue hideuse quand les autres se lèveront avec leur corps clair.
Un avis sur « Ramasse tes lettres : La Croisade des enfants, de Marcel Schwob »