Ramasse tes lettres : Belle du seigneur, Albert Cohen

L’amour est une scène où des primates prennent masque humain pour mieux rire et exister

Cohen (Albert) 1968, Belle du seigneur, Gallimard

Note : 4.5 sur 5.

Résumé

Solal, sous-secrétaire général de la Société des Nations, s’introduit comme un amoureux romantique chez Ariane Deume, déguisé en vieillard juif, et lui déclare son amour. Celle-ci le repousse… Alors, il accorde une promotion à son mari Adrien avant de l’expédier en mission à l’étranger pour douze semaines. Il reçoit alors Ariane dans sa chambre au Ritz et parie avec elle qu’il va la séduire en trois heures. Au retour du mari, Solal enlève Ariane et les deux partent vivre sur la Côte d’Azur…

Albert Cohen (1895-1981)

Né sur l’île de Corfou, père juif romaniote et mère juive italienne. À la suite d’un pogrom, la famille s’installe à Marseille et tient un petit commerce. Au lycée Thiers, il devient l’ami de Marcel Pagnol. Il s’inscrit à la faculté de droit de Genève en 1914, puis suit des études de lettres. Il obtient la nationalité suisse en 1919 et se marie avec Élisabeth Brocher qui meurt d’un cancer quelques années plus tard après lui avoir donné une fille. Il publie un premier recueil de poésie.

En 25, il prend la direction de la prestigieuse et éphémère Revue juive à Paris avant d’occuper un poste diplomatique au Bureau international du travail à Genève, jusqu’en 31. Il publie son premier roman Solal en 1930, qui obtient un grand succès.

Pendant la Seconde Guerre, il tente d’aider la cause sioniste à Londres, mais s’en trouve déçu. Il rencontre Bella Berkowich qui devient sa nouvelle épouse. En 44, il est conseiller juridique au Comité intergouvernemental pour les réfugiés. En 47, il rentre à Genève et devient le directeur d’une institution des Nations unies. En 70, il obtient la légion d’honneur à la suite du succès de Belle du Seigneur.

Commentaires

À la manière de Marcel Proust dans sa Recherche du temps perdu, Albert Cohen décompose méticuleusement les méandres de l’éternel roman amoureux. Comment s’entretient le sentiment amoureux ? Micro-actions, micro-pensées, anticipations et remémorations, dédoublements et jeux de la conscience, hésitations et refoulements, décisions contradictoires, cruautés et sacrifices, autant de mouvements qui habitent l’épopée de la passion et lui confèrent sa densité. Mais si l’amour existe puissamment dans la vie intérieure des amants, l’auteur présente surtout ici cet amour-passion comme une succession de jeux de rôles, déguisements à sa propre conscience, à l’autre, illusion théâtrale magnifique entretenue par les pseudo-amoureux (se délectant sans doute bien d’avantage d’eux-mêmes étant amoureux que réellement amoureux de l’autre). La centaine de chapitres, usant grandement du monologue intérieur à la Virginia Woolf et du discours indirect libre, permet de mettre en scène le lien entre pensées, paroles et actes.

Solal et Ariane, couple légendaire façon Roméo et Juliette ? D’avantage façon Tristan et Iseult : amour adulte et adultère, sous l’illusion-filtre de la passion, ne pouvant se vivre que hors de la société, amour-flamme se consumant inévitablement… Le titre fait d’ailleurs référence à l’imaginaire du Moyen-Âge. Mais si « belle » et « seigneur » peuvent désigner les personnages nobles et chevaleresques de la littérature courtoise, historiquement, le seigneur représente davantage un propriétaire terrien conquérant par l’épée et la belle son trésor de guerre. Si Solal correspond à un amoureux courtois en début du roman, s’introduisant par la fenêtre, déclarant sa flamme, enlevant sa bien-aimée, abandonnant sa carrière, sa réputation, ses relations sociales pour lui dédier sa vie, c’est bien par la puissance qu’il prend possession de la femme et la garde, par sa fortune, par la domination qu’il exerce socialement sur son mari (ce qui lui permet de l’écarter) et intellectuellement sur elle, par sa verve qui rabaisse les hommes et les femmes au rang de babouins et babouines, se mettant en position exceptionnelle de supériorité en les dénonçant. Quant à Ariane, elle apparaît bien enfermée dans la tour de son château bourgeois se réservant pour quelque chevalier servant, mais elle tient aussi de Madame Bovary, rêvant l’amour romantique tout en étant surtout sensible aux marqueurs de la puissance et du luxe. Ainsi, le roman d’amour revêt dans l’imaginaire le costume des chevaliers et l’idéal du romantisme, mais habille une réalité plus crue, à la manière des épisodes de la série documentaire Sacré Moyen-Âge de Therry Jones des Monty Python, qui, après un rappel de la légende, se poursuivent par un « ça ne s’est pas passé comme ça ».

L’un comme l’autre semblent errer d’une posture à l’autre : des créatures idéales qu’ils se fantasment et jouent sur la scène de leur amour… aux figures réalistes et calculatrices mues par des pulsions égoïstes et animales qu’ils s’effraient d’être. Les personnages, comme l’auteur, semblent fuir la tentation dépressive d’une vision exclusivement cynique du monde et de l’être humain, à la manière de La Chute de Camus, un autre Albert écrivant à la même période pour conjurer la déprime misanthropique post-guerre. Le jeu de l’amour est une fuite en avant vers la vacuité. Plus les amants élaborent ce jeu, écrivent leur roman amoureux, plus ils mettent en évidence la fausseté des attitudes humaines. Y a-t-il encore des humains sous les épaisseurs de déguisements ? Ou bien l’être humain est-il condamné à n’être qu’une créature de scène jouant toujours un rôle sous le regard critique de sa propre conscience spectatrice ?

Au contraire d’un Vercors nostalgique de la nature perdue de l’Homme (dans Les Animaux dénaturés), Cohen s’horrifie de l’être humain à l’état brut, animal de canine, ne connaissant que lutte de territoire, domination et soumission. À l’inverse, le théâtre d’amour, l’art sous toute forme, comme les tissus mythologiques de la Bible, illustrent la volonté magnifique d’un animal de se donner sens, de s’extraire de l’horreur de la cruelle nature, de faire exister bien et mal et de s’y conformer. La folie merveilleuse de Don Quichotte de forcer son rôle, d’y croire jusqu’à rendre la fantaisie littéraire plus consistante et désirable que la réalité, ainsi que l’a fait l’ancienne idéologie de courtoisie recouvrant la sanglante Histoire par une mythologie merveilleuse et morale.

Passages retenus

Dîtes, tous ces futurs cadavres dans les rues, sur les trottoirs, si pressés, si occupés et qui ne savent pas que la terre où ils seront enfouis existe, les attend. Futurs cadavres, ils plaisantent ou s’indignent ou se vantent. Rieuses condamnées à mort, toutes ces femmes qui exhibent leurs mamelles autant qu’elles le peuvent, les portent en avant, sottement fières de leurs gourdes laitières. Futurs cadavres et pourtant méchants en leur court temps de vie, et ils aiment écrire Mort aux Juifs sur les murs. Aller à travers le monde et parler aux hommes ? Les convaincre d’avoir pitié les uns les autres, les bourrer de leur mort prochaine ? Rien à faire, ils aiment être méchants. La malédiction des canines. Depuis deux mille ans, des haines, des médisances, des cabales, des intrigues, des guerres. Quelles armes auront-ils inventées dans trente ans ? Ces singes-savants finiront par s’entre-tuer tous et l’espèce humaine mourra de méchanceté. Donc se consoler par l’amour d’une femme. Mais se faire aimer est si facile, si déshonorant. Toujours la même vieille stratégie et les mêmes misérables causes, la viande et le social.
Le social, oui. Bien-sûr, elle est trop noble pour être snob, et elle croit n’attacher aucune importance à ma sous-bouffonnerie générale. Mais son inconscient est follement snob, comme tous les inconscients, tous adorateurs de la force. En silence, elle proteste, me trouve l’esprit bas. Elle est tellement persuadée que ce qui compte pour elle, c’est la culture, la distinction, la délicatesse des sentiments, l’honnêteté, la loyauté, la générosité, l’amour de la nature, et caetera. Mais, idiote, ne vois-tu pas que toutes ces noblesses sont signes de l’appartenance à la classe des puissants, et que c’est la raison profonde, secrète, inconnue de toi, pour que tu y attaches un tel prix. C’est cette appartenance qui en réalité fait le charme du type aux yeux de la mignonne. Bien-sûr elle ne me croit pas, elle ne me croira jamais.
[…] Les privilégiés ont du fric : pourquoi ne seraient-ils pas honnêtes ou généreux ? Ils sont protégés du berceau à la tombe, la société leur est douce : pourquoi seraient-ils dissimulés ou menteurs ? Quant à l’amour de la nature, il n’abonde pas dans les bidonvilles. Il y faut des rentes. Et la distinction, qu’est-ce, sinon les manières et le vocabulaire en usage dans la classe des puissants. […] Tout cela, honnêteté, loyauté, générosité, amour de la nature, distinction, toutes ces joliesses sont preuves d’appartenance à la classe dirigeante, et c’est pourquoi vous y attachez une telle importance, prétendument morale. Preuve de votre adoration de la force !
Oui, de la force, car leur richesse, leurs alliances, leurs amitiés et leurs relations, les importants sociaux ont le pouvoir de nuire. De quoi je conclus que votre respect de la culture, apanage de la caste des puissants, n’est en fin de compte, et au plus profond, que respect du pouvoir de tuer, respect secret, inconnu de vous-même. Bien-sûr, vous souriez. Ils souriront tous et ils hausseront les épaules. Ma vérité est désobligeante.
Universelle adoration de la force. Ô les subalternes épanouis sous le soleil du chef, ô leurs regards aimants vers leur puissant, ô leurs sourires toujours prêts, et si elle fait une crétine plaisanterie le choeur de leurs rires sincères. Sincères, oui, c’est ce qui est terrible. Car sous l’amour intéressé de votre mari pour moi, il y a un vrai amour désintéressé, l’abjecte amour de la puissance, l’adoration du pouvoir de nuire. Ô son perpétuel sourire charmé, son amoureuse attention, la courbe déférente de son postérieur pendant que je parlais. Ainsi, dès que le grand babouin adulte entre dans la cage, ainsi les babouins mâles mais adolescents et de petite taille se mettent à quatre pattes, en féminine posture d’accueil et de réception, en amoureuse posture de vassalité, en sexuel hommage au pouvoir de nuire et de tuer, dès que le grand redoutable babouin entre dans la cage. Lisez les livres sur les singes et vous verrez que je dis vrai.
Babouinerie partout. Babouinerie et adoration animale de la force, le respect pour la gent militaire, détentrice du pouvoir de tuer. Babouinerie, l’émoi de respect lorsque les gros tanks défilent. Babouinerie, les cris d’enthousiasme pour le boxeur qui va vaincre, babouinerie, les encouragements du public. Vas-y, endors-le ! Et lorsqu’il a mis knock-out l’autre, ils sont fiers de le toucher, de lui taper dans le dos. C’était du sport, ça ! Crient-ils. Babouinerie, l’enthousiasme pour les coureurs cyclistes. Babouinerie, la conversion du méchant que Jack London a rossé et qui, d’avoir été rossé, en oublie sa haine et adore désormais son vainqueur.
Babouinerie, partout. Babouines, les foules passionnées de servitude, frémissantes foules en orgasmes d’amour lorsque paraît le dictateur au menton carré, dépositaire du pouvoir de tuer. Babouines, les mains tendues pour toucher la main du chef et s’en sanctifier. […]
Babouins, les crétins reçus par le dictateur italien et qui viennent ensuite me vanter le sourire séduisant de cette brute, un sourire si bon au fond, disent-ils tous, ô leur ravissement femelle devant le fort. Babouins, ces autres qui s’extasient devant quelque bonté de Napoléon, de ce Napoléon qui disait qu’est-ce que cinq cent mille morts pour moi ?
Babouines adoratrices de la force, les jeunes Américaines qui ont pris d’assaut le compartiment du prince de Galles, qui ont caressé les coussins sur lesquels il a posé son postérieur, et qui lui ont offert un pyjama dont chacune a cousu un point. Authentique. Babouine, la rafale d’hilarité qui a secoué l’autre jour l’Assemblée à une plaisanterie du Premier ministre anglais, et le président a manqué s’étrangler. Niaise, cette plaisanterie, mais le plus plaisantin est important et plus on savoure, les rires n’étant alors qu’approbation de la puissance.
Babouinerie et adoration de la force, le snobisme qui est désir de s’agréger au groupe des puissants. Et si le même prince de Galles oublie de boutonner le dernier bouton de son gilet ou si, parce qu’il pleut, il retrousse le bas de son pantalon, ou si, parce qu’il a un furoncle sous le bras, il donne des poignées de main en levant haut le bras, vite les babouins ne boutonnent plus le dernier bouton, , vite font retrousser le bas de leur pantalon, vite serrent les mains en arrondissant le bras. Babouinerie, l’intérêt pour les idiotes amours des princesses. Et si une reine accouche, toutes les dames bien veulent savoir combien son vermisseau pèse de kilos et quel sera son titre. Incroyable babouin aussi, cet imbécile soldat agonisant qui a demandé à voir sa reine avant de mourir.
Babouinerie, la démangeaison féminine de suivre la mode qui est imitation de la classe des puissants et désir d’en être. Babouinerie, le port de l’épée par des importants sociaux, rois, généraux, diplomates et même académiciens, de l’épée qui est signe du pouvoir de tuer. Babouinerie suprême, pour exprimer leur respect de Ce qui est le plus respectable et leur amour de Ce qui est le plus aimable, ils osent dire de Dieu qu’il est le Tout-Puissant, ce qui est abominable, et significatif de leur odieuse adoration de la force qui est pouvoir de nuire et en fin de compte pouvoir de tuer.
Cette animale adoration, le vocabulaire même en apporte des preuves. Les mots liés à la notion de force sont toujours de respect. Un « grand » écrivain, une œuvre « puissante », des sentiments « élevés », une « haute » inspiration. Toujours l’image du gaillard de haute taille, tueur virtuel. Par contre, les qualificatifs évoquant la faiblesse sont toujours de mépris. Une « petite » nature, des sentiments « bas », une œuvre « faible ». Et pourquoi « noble » et « chevaleresque » sont-ils termes de louange ? Respect hérité du moyen âge. Seuls à détenir la puissance réelle, celle des armes, les nobles et les chevaliers étaient les nuisibles et les tueurs, donc les respectables et les admirables. Pris en flagrant délit, les humains ! Pour exprimer leur admiration, ils n’ont rien trouvé de mieux que ces deux qualificatifs, évocateurs de cette société féodale où la guerre, c’est-à-dire le meurtre, était le but et l’honneur suprême de la vie d’un homme ! Dans les chansons de geste, les nobles et les chevaliers sont sans arrêt occupés à tuer, et ce ne sont que tripes traînant hors des ventres, crânes éclatés bavant leurs cervelles, cavaliers tranchés en deux jusqu’au giron. Noble ! Chevaleresque ! Oui, pris en flagrant délit de babouinerie ! À la force physique et au pouvoir de tuer ils ont associé l’idée de beauté morale !
Tout ce qu’ils aiment et admirent est force. L’importance sociale est force. Le courage est force. L’argent est force. Le caractère est force. Le renom est force. La beauté, signe et gage de santé, est force. La jeunesse est force. Mais la vieillesse, qui est faiblesse, ils la détestent. Les primitifs assommaient leurs vieillards. […]
Ce qu’ils appellent pêché originel n’est que la confuse honteuse conscience que nous avons de notre nature babouine et des ses affreux affects. De cette nature, un témoignage entre mille, le sourire qui est mimique animale, héritée de nos ancêtres primates. Celui qui sourit signifie à l’hominien d’en face qu’il est pacifique, qu’il ne le mordra pas avec ses dents, et pour preuve, il les lui montre, inoffensives. Montrer les dents et ne pas s’en servir pour attaquer est devenu un salut de paix, un signe de bonté, pour les descendants des brutes du quaternaire.

Adoration de la force, p. 306-310

Premier manège, avertir la bonne femme qu’on va la séduire. Déjà fait. C’est un bon moyen pour l’empêcher de partir. Elle reste par défi, pour assister à la déconfiture du présomptueux. Deuxième ménage, démolir le mari. Déjà fait. Troisième ménage, la farce de la poésie. Faire le grand seigneur insolent, le romantique hors du social, avec somptueuse robe de chambre, chapelet de santal, monocle noir, appartement au Ritz et crises hépatiques soigneusement dissimulées. Tout cela pour que l’idiote déduise que je suis de l’espèce miraculeuse des amants, le contraire d’un mari à laxatifs, une promesse de vie sublime. Le pauvre mari, lui, ne peut pas être poétique. Impossible de faire du théâtre vingt-quatre heures par jour. Vu tout le temps par elle, il est forcé d’être vrai, donc piteux. Tous les hommes sont piteux, y compris les séducteurs lorsqu’ils sont seuls et non en scène devant une idiote émerveillée. Tous piteux, et moi le premier !
Rentrée chez elle, elle comparera son mari au fournisseur de pouahsie, et elle le méprisera. Tout lui sera motif de dédain, et jusqu’au linge sale de son mari. Comme si un Don Juan ne donnait pas ses chemises à laver ! Mais l’idiote, ne le voyant qu’en situation de théâtre, toujours à son avantage et fraîchement lavé et pomponné, se le figure héros ne salissant jamais ses chemises et n’allant jamais chez le dentiste. Or, il va chez le dentiste, tout comme un mari. Mais il ne l’avoue pas. Don Juan, un comédien toujours sur scène, toujours camouflé, dissimulant ses misères physiques et faisant en cachette tout ce qu’un mari fait ingénument. Mais comme il le fait en cachette et qu’elle a peu d’imagination, il lui est un demi-dieu.
[p. 313] Quatrième manège, la farce de l’homme fort. Oh, le sale jeu de la séduction ! Le coq claironne pour qu’elle sache qu’il est un dur à cuire, le gorille se tape la poitrine, boum, boum, les militaires ont du succès. Die Offiziere kommen ! S’exclament les jeunes Viennoises et elles rajustent vite leur coiffure. La force est leur obsession et elles enregistrent tout ce qui leur en paraît preuve. S’il plante droit ses yeux dans les yeux de la bonne femme, elle est délicieusement troublée, elle défaille à cette chère menace. […] Que le séducteur dise de nombreuses idioties mais qu’il les dise avec assurance, d’une voix mâle, voix de basse à créneaux, et elle le regardera, les yeux exorbités et humides, comme s’il avait inventé une relativité encore plus généralisée. Elle relève tout, la démarche du type, sa façon de se tourner brusquement, de quoi son mignon tréfonds déduit qu’il est agressif et dangereux, Dieu merci.
[p. 322] Cinquième ménage, la cruauté. Elles en veulent, il leur en faut. Dans le lit, dès le réveil, comme elles ont pu m’assommer avec mon beau sourire cruel ou mon cher sourire ironique, alors que je n’avais qu’une envie, beurrer de toute mon âme ses tartines et lui apporter son thé au lit. Envie refoulée, bien sûr, car le plateau du petit déjeuner aurait singulièrement diminué sa passion. Alors moi, pauvre, je retroussais mes babines, je montrais mes bouts d’os pour faire un sourire cruel et la contenter.

Manèges de séduction, pp. 310, 311, 313, 322

Entrée dans le petit salon, elle se dirigea vers la glace pour n’être pas seule. Oui, ce soir déjà, et tous les jours il y aurait un soir, et tous les soirs il y aurait un demain avec lui. Devant la glace, elle fit une révérence et cette belle du seigneur, puis essaya des mines pour voir comment elle lui était apparue à la fin de cette nuit, imagina une fois de plus qu’elle était lui la regardant, fit l’implorante, puis tendit ses lèvres, s’en félicita. Pas mal, pas mal du tout. Mais avec du parlé, on se rendrait mieux compte. Ta femme, je suis ta femme, dit-elle à sa glace, extatique, sincèrement émue. Oui, vraiment bien comme expression, un peu sainte Thérèse du Bernin. Il avait dû la trouver épatante. Et pendant les baisers de grande ardeur, les baisers sous-marins, quel genre avait-elle, les yeux fermés ? Elle ouvrit la bouche, ferma l’oeil gauche, se regarda de l’oeil droit. Difficile de se rendre compte. L’impression de charme disparaissait, ça faisait borgne. Dommage, je ne saurai jamais de quoi j’ai l’air pendant l’opération. Affreux, je dis opération, alors que tout à l’heure avec lui c’était si grave. En somme, pour voir comment je suis pendant les baisers intérieurs, je n’ai qu’à fermer les yeux et à guigner à travers les cils. Mais non, en somme, ce n’est pas la peine, puisque pendant ces moments-là sa tête est tellement contre la mienne qu’il ne peut pas me voir, donc aucun intérêt.
Elle s’assit, ôta ses souliers qui serraient trop, remua ses orteils, soupira d’aise, bâilla. Ouf, vacances et bon débarras, dit-elle. Plus besoin de faire la charmante puisque le monsieur n’est pas là, oui, enfin le type, le bonhomme, le lustucru, oui parfaitement, mon cher, c’est de vous qu’il s’agit. Pardon, mon chéri, c’est seulement pour rire, mais c’est peut-être aussi parce que je suis trop votre esclave quand vous êtes là, c’est pour me venger, vous comprenez, pour vous montrer que je ne me laisse pas faire, pour garder mon self respect, mais n’empêche que tout de même c’est bien agréable d’être seule.
Elle se leva, fit des grimaces pour se décontracter, déambula. Exquis de marcher sans souliers, rien qu’avec les pieds, bien à plat, un peu pataude, exquis de remuer les orteils, de n’être plus tout le temps sublime et Cléopâtre et redoutable de beauté. Chic, on allait manger maintenant ! Parce que, mon chéri, je regrette, mais je meurs de faim. Tout de même, j’ai un corps. Vous le savez d’ailleurs, sourit-elle, et elle s’en fut, désinvolte.

S’imaginer sous le regard de l’aimé, p. 376

Le soir suivant, alors qu’elle était prête, dans une robe mise pour la première fois, il téléphona qu’une réunion imprévue le retenait au Palais mais qu’il viendrait certainement demain soir. Alors, sanglots à plat ventre sur le sofa. Tout ce travail pour rien, et cette robe si réussie, et elle tellement en beauté ce soir !
Soudain debout, elle arracha la merveilleuse robe, la déchira, la piétina, donna un coup de pied au sofa. Sale type, il le faisait exprès, c’était pour se faire aimer davantage, elle en était sûre ! Le voir demain, elle s’en fichait, c’était ce soir qu’elle le voulait ! Oh, elle se vengerait demain, elle lui rendrait la pareille ! Sale bonhomme !
À la cuisine, demi-nue, elle se gorgea de confiture pour se consoler, des cerises noires, puisées avec une cuillère à soupe. Ensuite, dégoûtée de confiture, elle pleura, puis monta au deuxième, reniflante. Devant la glace de la salle de bains, elle s’enlaidit pour supporter son malheur, déshonorant ses cheveux, se fit un visage de clown avec trop de poudre et un bâton de rouge fortement appuyé sur les joues.
À dix heures, il téléphona de nouveau, dit que la réunion avait duré moins longtemps qu’il n’avait pensé et qu’il serait chez elle dans vingt minutes. Oui, mon seigneur, je vous attends, dit-elle. Le téléphone raccroché, elle tourbillonna, baisa ses mains. Vite, un bain, vite se démaquiller, se recoiffer, redevenir belle, passer une robe presque aussi belle, cacher la déchirée, demain elle la brûlerait, non ça sentirait trop mauvais, eh bien elle l’enterrerait dans le jardin ! Vite, le seigneur allait venir, et elle était sa belle !

Petites tragédies de la passion amoureuse, p. 385

Leur Loi ils l’aiment de tout leur coeur ô ces rouleaux de la Loi en grave procession dans la synagogue les fidèles les baisent et de toute mon âme je m’incline avec émoi devant cette majesté qui passe je les baise aussi et c’est notre seul acte d’adoration dans la maison de ce Dieu auquel je ne crois pas mais que je révère ô mes anciens morts ô vous qui par votre Loi et vos Commandements et vos prophètes avez déclaré la guerre à la nature et à ses animales lois de meurtre et de rapine lois d’impureté et d’injustice ô mes anciens morts sainte tribu ô mes prophètes sublimes bègues et immenses naïfs embrasés ressasseurs de menaces et de promesses jaloux d’Israël sans cesse fustigeant le peuple qu’ils voulaient saint et hors de nature et tel est l’amour notre amour ô mes anciens morts je veux vous louer vous et votre Loi car c’est notre gloire de primates des temps passés notre royauté et divine patrie que de nous sculpter hommes par l’obéissance à la Loi que de devenir ce tordu et ce tortu ce merveilleux bossu surgi cette monstrueuse et sublime invention cet être nouveau et parfois repoussant car ce sont ses débuts maladroits et il sera mal vu et raté et hypocrite pendant des milliers d’années cet être difforme et merveilleux aux yeux divins ce monstre non animal non naturel qui est l’homme et qui est notre héroïque fabrication en vérité c’est notre héroïsme désespéré que de ne vouloir pas être ce que nous sommes et c’est-à-dire des bêtes soumises aux règles de nature que de vouloir être ce que nous ne sommes pas et c’est-à-dire des hommes et tout cela pour rien car il n’y a rien qui nous y oblige car il n’y a rien car l’univers n’est pas gouverné et ne recèle nul sens que son existence stupide sous l’oeil morne du néant et en vérité c’est notre grandeur que cette obéissance à la Loi que rien ne justifie et ne sanctionne que notre volonté folle et sans espoir et sans rétribution […].

Volonté de Don Quichotte, p. 767

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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