Ramasse tes lettres : Histoire de mes malheurs, de Pierre Abélard

Et si vos stars voulaient en réalité vivre une vie simple ?

Abélard (Pierre) 1138, Histoire de mes malheurs [in Lamentations], Actes Sud, Babel, 2008.

Traduit du latin par Paul Zumthor (Historia calamitatum).

Note : 4 sur 5.

Résumé :

Afin de donner du courage à un ami touché par le malheur, Abélard fait le récit de sa vie. Lui, personnalité célèbre et admirée et pourtant peu enviable. Rhétoricien surdoué à la logique impitoyable, il apprend d’abord auprès Guillaume de Champeaux avant de le contredire durement et de fonder sa propre école de philosophie. Il obtient ainsi célébrité et jalousie qui iront s’amplifiant.

Amoureux d’une jeune fille du nom d’Héloïse, il approche le père et réussit à se faire accepter en tant qu’instituteur de celle-ci. Il profite des heures de cours pour séduire et consommer l’amour avec la jeune fille. Les deux s’enfuient en Bretagne. Héloïse enceinte, il décide de demander officiellement le mariage au père. Ce dernier accepte mais garde l’idée de se venger : une nuit, des voyous s’introduisent chez Abélard et l’émasculent.

Après cette horreur, Abélard se retire à la campagne, vivant de peu, bientôt suivi d’une foule de disciples qui décide de vivre comme le grand maître. Abélard se consacre dès lors à la vie monacale tandis qu’Héloïse rentre au couvent.

Commentaires

Ce récit de type autobiographique est à rapprocher des Confessions de saint Augustin. Le récit de vie sert d’exemple permettant de tirer leçon pour pousser le lecteur vers le droit chemin. Et Abélard vante les mérites de la vie de retrait – ermitage ou monastère – pour la pratique de la philosophie. La vie mondaine qui lui a apporté la gloire, lui a aussi apporté la tentation, la jalousie et la souffrance. A cette vie citadine, il oppose la belle école du Paraclet, lieu utopique où les étudiants ayant suivi son exemple, se sont retirés et vivent de travail manuel et d’étude, dans une vie simple et communautaire, comparable à celle des épicuriens, des premiers chrétiens, des franciscains… limitée aux besoins primaires. On pourrait bien-sûr également comparer cette cité d’étudiants ermites aux utopies. On peut également voir des parallèles entre la vie d’Abélard et ce qu’on sait de celle de saint Jérôme, très souvent cité : avec Paula, ils instituent un monastère double (monastère et abbaye en combinaison). Sauf qu’Abélard va constituer son école mais envoyer sa femme dans un couvent lointain, non construire avec elle.

Abélard critique dépeint des monastères où règne la perversion, et également des intrigues dans le clergé. C’est pourquoi la voie de la retraite, de l’isolement, l’ermitage demeure celle de celui qui recherche la sagesse, le philosophe, davantage que les monastères.

Hormis la portée d’exemple, la vie d’Abélard est un remarquable témoignage sur les mœurs du Moyen-Âge, qui semblent tout à coup si proches des nôtres. Le récit d’Abélard est très vivant, moderne, poétique à certains moments sans pompe et laisse imaginer les talents de rhétorique et de poésie dont il était capable. Sans manquer l’occasion de citer les textes de la Bible ou de ses commentateurs, saint Jérôme en premier lieu, il privilégie d’abord une langue accessible, agréable, claire. Tel que le fera Rousseau dans ses Confessions, il ne néglige en aucun cas le récit de ses mauvaises actions, qui lui servent d’appui pour tirer la logique de son parcours, sans toutefois s’en délecter. Il ne censure pas non plus les scènes qui pourraient paraître dérangeantes comme la description de ses amours parfois violents avec Héloïse, l’horreur de la vengeance de l’oncle…

Bon complément aux Correspondance avec Héloïse, cette autobiographie permet de vraiment comprendre le type de relation qu’ils avaient avant la séparation terrible qui est inscrite entre les lettres. Leur histoire d’amour est celle de la jeunesse, de l’inconscience, de l’imprudence (une relation de fougue qui emmène jusqu’à la perte de soi dans la passion, comme dans Manon Lescaut chez Prévost) et elle s’oppose radicalement à la relation platonique qui se peint dans les lettres par la suite, relation qui se voudrait magnifiquement élevée de l’humain vers Dieu par sagesse (de la manière dont Platon l’illustre dans Le Banquet), mais qui n’est telle que par l’impossibilité d’un amour terrestre et physique pour Abélard… Ainsi ces lettres sont absolument à réinterpréter dans cette perspective, l’amour ne peut plus fonctionner, les amants sont physiquement empêchés…

Passages retenus

La passion, p. 155 :
Qu’ajouterais-je ? Un même toit nous réunit, puis un même cœur. Sous prétexte d’étudier, nous nous livrions entiers à l’amour. Les leçons nous ménageaient ces tête-à-tête secrets que l’amour souhaite. Les livres restaient ouverts, mais l’amour plus que notre lecture faisait l’objet de nos dialogues ; nous échangions plus de baisers que de propositions savantes. Mes mains revenaient plus souvent à son sein qu’à nos livres. L’amour plus souvent se cherchait dans nos yeux l’un de l’autre que l’attention de les dirigeait sur le texte. Afin de mieux détourner les soupçons, l’amour me poussait parfois à la frapper : l’amour, non la colère ; la tendresse, non la haine, et la douceur des coups nous était plus suave que tous les baumes. Quoi encore ? Notre ardeur connut toutes les phases de l’amour, et tous les raffinements insolites que l’amour imagine, nous en fîmes aussi l’expérience. Plus ces joies étaient nouvelles pour nous, plus nous les prolongions avec ferveur, et le dégoût ne vint jamais.
Cette passion voluptueuse me prenait tout entier. J’en étais venu à négliger la philosophie, à délaisser mon école. Me rendre à mes cours, les donner provoquait en moi un violent ennui, et m’imposait une fatigue intolérable : je consacrais en effet mes nuits à l’amour, mes journées à l’étude. Je faisais mes leçons avec négligence et tiédeur ; je ne parlais plus d’inspiration, mais produisait tout de mémoire. Je me répétais. Si je parvenais à écrire quelque pièce en vers, elle m’était dictée par l’amour, non par la philosophie. Dans plusieurs provinces, vous le savez, on entend souvent, aujourd’hui encore, d’autres amants chanter mes vers…

Fondations d’une vie communautaire, p. 183-186 :
Dès qu’on eut connaissance de ma retraite, les élèves commencèrent à accourir de toutes parts. Abandonnant villes et châteaux, ils s’enfonçaient au désert ; délaissaient leurs maisons confortables, ils venaient se construire de petites cabanes où les herbes des champs et du pain grossier leur tenaient lieu de mets plus délicats ; le chaume et la mousse remplaçaient pour eux la douceur des lits ; ils amoncelaient des mottes de terre, qui leur servaient de table. Ils paraissaient imiter les anciens philosophes au sujet desquels saint Jérôme écrit, dans le second livre Contre Jovinien : « Les vices pénètrent dans l’âme par les sens comme par des fenêtres. La métropole et la citadelle de l’âme sont inexpugnables, tant que l’armée ennemie n’en a point forcé les entrées. Mais qui se plaît aux jeux du cirque, aux combats des athlètes, aux gesticulations des histrions, à la beauté des femmes, à la splendeur des pierres précieuses, des étoffes et de tout ce luxe, a perdu la liberté de l’esprit, car son âme est envahie par les fenêtres des yeux. La parole du prophète s’accomplit alors : « La mort est entrée par vos fenêtres. » Dès que par ces ouvertures l’ennemi pénètre dans la forteresse de notre âme, où se réfugie sa liberté ? Où, son courage ? Où, la pensée de Dieu ? Plus encore : l’imagination se dépeint les plaisirs passés, le souvenir d’actions perverses contraint l’esprit à s’y complaire, et à s’en rendre coupable lors même qu’il ne les commet pas. » C’est pourquoi de nombreux philosophes préfèrent s’éloigner de la turbulence des villes, et abandonner même ces jardins de plaisance où la fraîcheur des terrains arrosés, le feuillage des arbres, le gazouillis des oiseaux, les fontaines miroitantes, le murmure des ruisseaux et tant d’autres délices sollicitent le regard et l’oreille : ils craignent que le luxe ou l’abondance n’amollisse leur force d’âme et ne souille leur pureté. […]
Mes disciples agissaient de même. Ils édifiaient leurs cabanes sur les rives d’une petite rivière nommée l’Arduzon, et, par la vie qu’ils menaient, ressemblaient davantage à des ermites qu’à des étudiants. Plus leur affluence devenait considérable, plus l’existence à laquelle je les contraignais était dure, plus mes rivaux sentaient croître ma gloire, et leur propre honte. Ils avaient tout fait pour me nuire, et se plaignaient de tout voir tourner à mon avantage. Selon le mot commun de saint Jérôme et de Quintilien, la haine vint me relancer, loin des villes, des procès et des foules. Mes ennemis se plaignaient, et gémissaient en leur cœur. « Voici que le monde entier le suit, se disaient-ils. Nos persécutions ont été inutiles ; elles ont plutôt profité à sa gloire. Nous voulions étouffer son nom, nous l’avons fait resplendir. Des étudiants, qui ont sous la main, dans les villes, tout le nécessaire, dédaigneux des commodités urbaines, vont chercher les privations du désert et embrassent volontairement une vie misérable. »
Seule mon extrême pauvreté me poussa à ouvrir une école. Je n’avais pas la force de labourer la terre et je rougissais de mendier. A défaut de travail manuel, je dus avoir recours à l’art où j’étais expert : je me servis de la parole. Mes élèves pourvoyaient en revanche à mes besoins matériels : nourriture, vêtements, culture des champs, construction, de sorte que les soins domestiques ne me distrayaient aucunement de l’étude.


p. 191 :
C’est ainsi que la haine des Français me chassa vers l’Occident, comme celle des Romains jadis avait chassé vers l’Orient saint Jérôme. Jamais, je vous l’ai dit, et Dieu le sait, je n’aurais répondu à cet appel si ce n’eût été pour échapper, à tout prix, aux vexations ininterrompues qui m’affligeaient. L’abbaye était située dans un pays sauvage, dont la langue m’était inconnue ; les moines en étaient réputés pour leur inconduite et leur indiscipline ; la population passait pour brutale et grossière. Je ressemblais à qui, pour éviter l’épée qui le menace, se jette de terreur dans un premier précipice puis, pour différer encore d’un instant sa mort, dans un second. Je me lançais sciemment d’un danger dans un autre. Et là, devant les vagues mugissantes de l’océan, à l’extrémité de la terre, dans l’impossibilité de fuir plus loin, je répétais dans mes prières : Des confins de la terre, je crie vers vous, Seigneur, dans l’angoisse de mon cœur.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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