Balance ta science : Lascaux ou la naissance de l’art

Moi, je ne suis plus un animal, je suis un artiste.

Bataille (Georges) 1955, Lascaux ou la naissance de l’art, éd. L’Atelier contemporain, coll. « Studiolo », 2021

Note : 2 sur 5.

Résumé

Pour Bataille, ce qui se joue à Lascaux, c’est le basculement dans l’humanité. En peignant avec tant de vénération l’animal sauvage, en se peignant encore un peu animalisé, l’homme de Lascaux regarde en arrière, aussi bien avec nostalgie qu’avec fierté, vers son passé d’espèce parmi les autres dans un monde sauvage, astreint à une obéissance continue au labeur de la survie. Par le geste même de peindre, ce loisir sans utilité, il s’affranchit de cet état sauvage et signe l’acte de naissance de l’humanité. L’art fait l’Homme.

Commentaires

En guise d’intuitions qui ont pu frapper à l’époque, Bataille penseur de l’art mais non-spécialiste de la préhistoire, projette surtout ses préoccupations et les conceptions de son époque concernant la civilisation, la raison, l’art, le travail… sur les parois de la grotte. Les Animaux dénaturés de Vercors, paru trois ans plus tôt, en se posant la question du point de bascule entre animal et homme, exprime bien cette crise existentielle de la civilisation moderne se sentant coupée de la nature, de l’instinct, du fait de sa rationalité. Celle-ci serait à la fois un don qui nous rend plus fort que les autres espèces, et une malédiction qui nous sépare de la nature… C’est le mythe de la Chute, réinterprété : en se mettant à réfléchir sur le bien et le mal, donc à calculer, nous sommes tombés du paradis de l’harmonie avec la nature. Une vision intéressante pour nous, mais qui a peu de chance d’avoir été celle de nos ancêtres. Philippe Descola l’a mis en évidence, l’ontologie naturaliste – l’humain comme être séparé de la nature (opposition nature / culture) – est une conception propre à notre civilisation moderne qui apparaît à la Renaissance. Pour les peuples de chasseurs-cueilleurs, le concept de nature est déjà difficile à saisir, et s’ils conçoivent volontiers des différences biologiques et comportementales entre les êtres humains et d’autres espèces, nous savons qu’ils ont plutôt tendance à conférer aux animaux une pensée aussi élaborée que la nôtre. Une générosité spontanée pour la psyché humaine – vision animiste du monde -, avant que l’instruction scientifique ne vienne nous vider les animaux, nous les présentant disséqués comme des machines biologiques. Une conception loin d’être fausse si l’on en croit les recherches en éthologie et certains précurseurs méconnus comme cet ami de Diderot Charles-Georges Leroy avec ses Lettres sur l’intelligence des animaux.

Le titre, maladroit ou trop ambitieux, laisse voir combien ce petit essai libre est aujourd’hui un peu daté. Non, l’art n’est pas né il y a 15 000 ans, dans le sud de la France. Pour la défense du philosophe, la grotte Chauvet dont l’occupation est estimée à plus de 30 000 ans avant le présent, avec ses fresques tout aussi impressionnantes (quoique d’un style plus réaliste faisant ressortir la sophistication schématique de Lascaux), n’a été découverte qu’en 1994. On considérait encore à l’époque de Bataille les « Cro-magnons » comme des humains archaïques, moins sapiens. Bataille très noble voulait faire commencer l’art et l’humanité dès leur époque. Les archéologues estiment désormais, au regard des objets retrouvés – objets sculptés, bijoux, instruments de musique -, que l’art était non seulement également présent chez les Néandertaliens, mais qu’il est sans doute aussi ancien que l’homo sapiens et que ce dernier est à peu près semblable dans son corps et dans son schéma cognitif depuis 150 à 300 000 ans, que donc il dansait et dessinait bien avant sa sortie d’Afrique (cf. documentaire Et la musique fut, de Pascal Globot, Arte 2021).

Bataille ne propose que très peu voire aucune analyse esthétique (regrettable au vu des superbes reproductions, ouvrage initialement publié aux éditions Skira). Et sa thèse donne l’impression qu’un matin, un individu un peu plus intelligent, génial, se serait levé, aurait décidé à ne plus être esclave de sa nature, aurait inventé l’art, et que les autres primates l’auraient imité dans la grotte sur la voie illuminée du progrès – à l’instar de tant d’autres grands hommes brillants inventeurs, entrepreneurs, penseurs, créateurs, lideurs dans l’Histoire… La conception de l’art en tant que réalisation originale, exploit personnel, transgression des normes, est également… une invention typique de la Renaissance (cf. Régis Debray, Vie et mort de l’image). Conception élitiste et individualiste de l’art, affirmation d’un soi libre qui s’oppose au travail bête et répétitif du manouvrier, la fourmi ordinaire. Passons sur l’incongruité du terme « travail », justifié par l’auteur vu l’usage commun d' »industrie lithique », et la conception très réductrice et fordiste qu’il en donne. L’observation des sociétés de chasseurs-cueilleurs montre que ce « travail » ou activité nécessaire à la survie n’occupe pas une place aussi prépondérante dans leur vie, et n’est pas aussi rigide, que dans notre civilisation de la liberté. Le loisir, le jeu, la fantaisie, font peut-être bien plus partie des sociétés anciennes, voire même des espèces animales, que de notre civilisation (que l’on pourrait plutôt caractériser par frénésie, addiction et narcissisme). Et le pas de côté, ce geste non utilitaire, l’art pour l’art désintéressé, pur jeu de l’esprit, preuve de libre-arbitre, qui pour Bataille caractérise l’homo artisticus – et l’élite intellectuelle -, est certainement tout autant une composante de leur mode de fonctionnement. Comment imaginer les innovations techniques des hominidés anciens ? La chasse, sans l’expérimentation du poids des matériaux, des tailles, le test des poisons… La cueillette avec sa cuisine à risque ses produits qui ne sont pas toujours mangeables… est-ce une évolution par accidents, par coups de génie, ou le fait d’hommes et de femmes profondément curieux, aventureux et créatifs collectivement ? L’art et le travail seraient plutôt une seule et même chose pour les premiers hommes. En même temps qu’on perfectionne une lance on l’esthétise car celle-ci aura la protection de la tribu et des dieux, qu’on facilite la digestion, on ajoute des épices qui séduiront l’âme et donneront une spécificité au plat, en même temps qu’on améliore le confort du logement, on le décore et l’on fait vivre plus près de soi toute une profondeur spirituelle. Une conception de l’art réconciliant travail et inspiration, à rapprocher davantage de celle du penseur de l’artisanat William Morris (cf. L’Art et l’Artisanat) : une belle chaise, un beau tournevis, un beau vêtement sur mesure, un mouchoir brodé, par opposition à des produits manufacturés, une belle maison fleurie par opposition à une usine dépotoir, l’art n’est pas réservé à une élite excentrique, mais une aspiration de toute âme humaine dans tous les secteurs de la vie. Et de Simone Weil : toute personne dans son travail vise à s’y répandre, à s’y réaliser soi-même, à y consacrer son être entier, à cultiver son travail comme un art (cf. La Condition ouvrière).

Passages retenus

Fausses représentations et mauvais paradigme, p. 72
N’est-ce pas, au surplus, le seul nom qui oppose à faber, désignant une activité subordonnée, un élément, le jeu dont le sens ne relève pas d’une autre fin que lui-même ? Ce fut de toute façon lorsqu’il joua, et que jouant, il sut prêter au jeu la permanence et l’aspect merveilleux de l’oeuvre d’art, que l’homme assuma l’aspect physique auquel sa fierté demeura liée. Le jeu bien entendu ne peut être la cause de l’évolution [par opposition au travail], mais il n’est pas douteux que le lourd Néandertalien ne coïncide avec le travail et l’homme délié avec l’épanouissement de l’art.

Projection des notions modernes de travail et d’art comme jeu d’esprit, p. 73
Les interdits maintiennent – s’il se peut, dans la mesure où il se peut – le monde organisé par le travail à l’abri des dérangements que sans cesse introduisent la mort et la sexualité : cette animalité durable en nous que sans cesse introduisent, si l’on veut, la vie et la nature, qui sont comme une boue dont nous sortons. Quand, au Paléolithique supérieur, à l’âge du renne, le travail fut dépassé par le jeu, sous forme d’activité artistique, celle-ci tout d’abord était travail, mais ce travail prenait ainsi le sens d’un jeu. Au cours de ce dégel, l’interdit, qu’engendre le travail , était lui-même touché. L’interdit, ce scandale de l’esprit, ce temps d’arrêt et de stupeur, ne pouvait simplement cesser d’être.

La spiritualité comme expression d’une angoisse, p. 171
Ce sorcier, ce dieu ou cet esprit-maître, avant de présider aux activités dont l’homme vivait, s’opposait, comme un signe au signe contraire, à la vie dont ces activités dépendaient. En entrant sous le signe de cette figure, cette vie ne pouvait prospérer qu’à la condition de nier ce qu’elle était, d’affirmer ce qu’elle n’était pas. À l’envisager généralement, l’homme hybride signifie le jeu complexe des sentiments où l’humanité s’élabora. Il s’agissait toujours de nier l’homme, en tant qu’il travaillait et calculait en travaillant l’efficacité de ses actes matériels ; il s’agissait de nier l’homme au bénéfice d’un élément divin et impersonnel, lié à l’animal qui ne raisonne pas et ne travaille pas. L’humanité dut avoir le sentiment de détruire un ordre naturel en introduisant l’action raisonnée du travail ; elle agissait comme si elle avait à se faire pardonner cette attitude calculatrice, qui lui donnait un pouvoir véritable. C’est le sens d’un souci de pouvoirs magiques, qui s’oppose aux conduites directement commandées par l’intérêt. Dès le temps des hominiens, le travail eut lieu, logiquement, d’après des principes contraires à la prétendue « mentalité primitive », que l’on affirme avoir été « prélogique ». Cependant les conduites que l’on dit « primitives » et prélogiques, qui sont effectivement secondaires et postlogiques, les conduites magiques ou religieuses, ne font que traduire la gêne et l’angoisse qui se sont emparées des hommes agissant raisonnablement, conformément à la logique impliquée, dans tout travail. Ces conduites signifient l’inquiétude profonde qu’inspirait dès l’abord le monde dont le travail dérangeait l’ordonnance spirituelle.

Projection de la crise existentielle du XXe, p. 172
Les Magdaléniens, auxquels les Aurignaciens ont dû ressembler, eurent sans nul doute le sentiment de détenir, en tant qu’ils n’étaient plus des animaux, mais des hommes, le pouvoir et la maîtrise. S’ils obtenaient des résultats qui eurent à leurs yeux quelque prix, ils savaient qu’ils les atteignaient à l’aide du travail et du calcul, ce dont les animaux sont incapables. Mais ils prêtaient aux animaux d’autres pouvoirs, liés à l’ordre intime du monde, qui leur semblait mettre en oeuvre une force incomparable, en face de la méprisable industrie humaine. Il était donc convenable, à leurs yeux, de ne pas souligner en eux l’humanité, qui ne signifiait que le faible pouvoir du travail, de souligner, bien au contraire, une animalité qui rayonnait la toute-puissance d’un monde impénétrable : toute la force cachée de ce monde leur semblait justement déborder un effort qui leur pesait. Dans la mesure où ils se délivraient de ce poids, ils avaient le sentiment d’accéder à ces forces bien plus grandes. Aussi bien, s’ils le pouvaient, se dérobaient-ils à la régularité fastidieuse de l’ordre humain : ils revenaient à ce monde de la sauvagerie, de la nuit, de la bestialité ensorcelante ; ils le figuraient avec ferveur, dans l’angoisse, inclinant à l’oubli, pour un temps, de ce qui naissait en eux de clair, de prosaïquement efficace et d’ordonné. Nous éprouvons nous-mêmes tout à coup, le poids d’une civilisation dont nous sommes pourtant assez fiers. Nous avons soif d’une autre vérité et nous attribuons notre lassitude à quelque erreur liée au privilège de la raison. Nous sommes conduits à décrier les valeurs dérivées du travail, que symbolisent les interdits, désormais rationalisés, mais analogues à ce qu’ils furent en premier lieu : donnant des règles aux forces sexuelles, limitant les désordres qui annoncent le pouvoir de la mort, en un mot s’opposant au tumulte de passions qui se dégage de l’animalité sans frein.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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