
Réhabilitation du merveilleux, comme pouvoir d’action sur l’inconscient et jeu de réenchantement du monde
Bettelheim (Bruno) 1976, Psychanalyse des contes de fées, éd. Laffont, coll. « Pluriel »
Trad. de l’anglais par Léo Carlier (The Uses of Enchantment).
Résumé
Bruno Bettelheim relit quelques contes célèbres (Le Pêcheur et le Génie, Les Trois Petits Cochons, La Reine des abeilles, Frérot et Soeurette, Sindbad le Marin et Sindbad le Portefaix, Les Trois Langages, Les Trois Plumes, La Gardeuse d’oies, Hansel et Gretel, Le Petit Chaperon rouge, Jack et la tige de haricot, Blanche-Neige, Boucles d’Or et les Trois Ours, La Belle au Bois Dormant, Cendrillon, La Belle et la Bête…), en réfléchissant à l’effet qu’ils sont susceptibles d’avoir sur la psyché de l’enfant, d’après la théorie psychanalytique (en les rapprochant notamment de cas de patients), et selon les variantes existantes (Perrault, Grimm, sources populaires, orientales…). Il constate la justesse étonnante des leçons de vie proposées par les contes et leur proximité de fonctionnement avec la manière du psychanalyste d’aider ses patients.
Les contes dits « de fées » transposent dans une langue imagée, symbolique, des leçons d’éducation, un mode d’emploi du passage du monde enfantin au monde adulte. Contrairement aux idées reçues, l’univers des contes, peuplé de monstres, de sorcières, de marâtres perverses, de princes, de royaumes et de fées… – qui semble si loin de notre réalité -, est en fait un reflet très exact du monde intérieur de l’enfant grandissant : un monde instable habité par des êtres extraordinaires et inquiétants, déformé par des affects radicaux, des pulsions contradictoires, soumis à des règles et événements injustes et incompréhensibles… monde cependant où existe le souvenir d’un bonheur parfait et l’espoir de retrouver un tel bonheur. Le message des contes reste le même : pour retrouver le bonheur, l’enfant ne doit pas revenir en arrière mais progresser, agir et persévérer, surmonter des épreuves et tôt ou tard sa situation sera de nouveau parfaite.
Les contes prennent au sérieux les grandes catastrophes de l’enfance – celles que l’adulte minimise – et les transposent en aventure : peur de l’abandon, confrontation à un adulte plus fort ou à un danger, peur de la perte d’un parent, apprentissage des contraintes, rivalités et disputes familiales, chamboulement de soi dans l’amour, bestialité de la sexualité… Mais l’effet pédagogique des contes est surtout inconscient : l’enfant averti de leur objectif n’y entendra plus que la voix de l’adulte cherchant à le faire obéir par des moyens détournés… Il a besoin de trouver par lui-même des solutions aux grands problèmes de sa vie. Et c’est ce à quoi il s’entraîne, sans trop y penser, en s’identifiant par plaisir au prince et à la princesse des contes, en se confrontant par procuration mais en toute sécurité à leurs aventures étranges. L’inconscient avance dans la recherche du sens secret du conte et l’enfant place au plus profond de lui-même des schémas d’action positifs qui lui permettront de faire face à ses difficultés avec moins d’angoisse.
Symbolique des contes
Les contes de fées ont pu être considérés du point de vue anthropologique comme une métaphorisation du rite de passage à l’âge adulte (cf. notre article « Reconstitution du rite d’après les fonctions décrites par Vladimir Propp« ). Pour le psychanalyste, le champ d’action des contes est plus large et concerne l’ensemble des problèmes auxquels l’enfant se heurte dans son apprentissage de la vie. L’aventure, les épreuves que subit le héros, ne sont plus considérées extérieurement comme image d’une évolution sociale, mais comme image d’un processus intérieur par lequel la personnalité de l’enfant (le moi) se construit à l’occasion de différentes étapes de la vie, en apprenant à gérer ses pulsions, désirs et craintes (le ça), et à négocier avec ses obsessions et règles intériorisées (le surmoi) pour agir dans le monde avec assurance.
Tout enfant choyé par ses parents est un prince, une princesse. Cette situation idéale est tôt ou tard (parfois bien trop tôt) perturbée et finalement détruite. Et la désagrégation du royaume commence sans doute dès la sortie du ventre. La vie de l’enfant toute d’insouciance qu’on la croit, est habitée dès la naissance par des inquiétudes effroyables. Aussi, tout enfant se reconnaît aisément dans ce prince ou cette princesse déchue, en perdition, en opposition à sa famille… qui fait tout pour faire reconnaître sa valeur et pour retrouver son royaume. L’aventure vise à gagner une place de roi, mais pas le roi des livre d’histoire, ce roi dont on se fait la représentation étant enfant : un adulte autonome qui décide de sa vie et à qui on ne donne pas d’ordres. Le personnage de la marâtre représente cette situation douloureuse du remariage du père : destruction de la famille originelle, l’enfant devient indésirable… Mais c’est aussi un double de la mère, dans ces moments de colère où la mère avec qui l’on se fâche est une vieille bique, une sorcière abominable qui a pris la place de la vraie mère… Le dragon, l’ogre, le loup… représentent cet adulte plus fort, effrayant, dont il faut se méfier, mais qu’on peut toujours réussir à éviter en manœuvrant avec prudence et astuce. Abandon, mort d’un parent, rivalité fratricide, enfermement, métamorphose, mort… situations extrêmes mais craintes présentes très tôt dans l’esprit de l’enfant. Le conte montre que l’enfant peut s’en sortir par son intelligence, sa prudence, sa persévérance, que le plus fort a des faiblesses aussi, que toute situation est surmontable même si cela prend du temps.
Commentaires
Bettelheim s’oppose radicalement au jugement négatif très répandu contre les contes dits de fées, qu’on pourrait qualifier de positiviste-réaliste, surtout très premier degré, qui voit dans les contes, mythes et légendes, des constructions archaïques fantaisistes émanant de peuples sans science qui cherchaient à expliquer ce qu’ils ne comprenaient pas, des illusions destinées à éblouir les foules crédules, des rêvasseries qui éloignent dangereusement l’enfant des réalités du monde. Cette critique de l’irréalisme se retrouve en toute époque : on a tôt dénoncé les mensonges d’Homère et d’Hésiode, la fausseté historique des romans de chevalerie ; les dessins animés, les fables, les comics de super-héros, les fantaisies héroïques et même la science-fiction continuent d’être systématiquement considérés comme destinés à un jeune public… genres à distinguer d’oeuvres sérieuses. Or, comme l’explique Todorov dans Critique de la critique, le récit d’imagination, le mythe religieux, ou donc les contes de fées, ne se rapportent pas moins rigoureusement à la réalité qu’un discours scientifique ou historique, mais ils l’abordent indirectement car leur objet n’est pas la réalité mais la perception de celle-ci : représentations, espoirs, regrets, peurs… tout aussi réels que des événements historiques. Selon Bettelheim, le merveilleux caractéristique des contes serait même bien plus pertinent dans sa représentation symbolique du monde intérieur, et bien plus efficace que les discours de raison pour atteindre les images mentales de l’enfant et l’aider dans sa prime éducation, car le conte aide l’enfant à évoluer de par lui-même, d’une manière comparable à celle du psychanalyste.
Le merveilleux des contes est une pâte à modeler pour l’esprit. Les personnages, objets, lieux, ne sont jamais décrits de manière réaliste, ils sont ébauchés de deux trois attributs, caricatures à gros traits à compléter dans l’imaginaire. Cette indéfinition primordiale permet à l’esprit de manipuler mentalement ces symboles, pendant et après le conte, dans le lit, dans ces moments intermédiaires de demi-sommeil et de rêve au cours desquels conscient et inconscient conversent, comme s’ils s’entre-contaient journée, préoccupations, choses entendues et vues… Un visage connu se superpose au visage de Playmobil d’un personnage du conte entendu – voyons un peu si cela convient – ; une situation se redessine à laquelle on prend part, surgissent d’autres paroles, d’autres réactions ; les attributs du prince d’un conte se transposent à celui d’un autre ; plusieurs contes se combinent, une autre fin se crée, une aventure complémentaire liée à une problématique personnelle… (un travail de recomposition quelque peu comparable à celui de Madame d’Aulnoy dans ses Contes des fées). Ce personnel symbolique que l’enfant retrouve de conte en conte, à peine retouché, se précise et évolue en lui (il attribue des valeurs). Les schémas d’action des héros et des adversaires deviennent peu à peu des routines, les grands problèmes deviennent moins effrayants. L’enfant s’attend à l’échec du héros puis à son triomphe, par son expérience : on ne cherche pas à rivaliser par la force ; on ne se lance pas dans une épreuve de manière prématurée ; évidemment c’est un piège… et retire plaisir et impression de maturité, de contrôle sur ce monde merveilleux d’une étrange ressemblance au monde réel, qu’il devine mais dont il est encore effrayé.
Si l’enfant, les enfants-auditeurs, paraissent passifs, ils ne le sont nullement mais réagissent, tentent d’influencer le cours du conte, et surtout mettent en scène dans leur esprit au fur et à mesure, avec les éléments qu’on leur apporte. Ils préparent déjà en silence le passage de contaire à conteur. On peut rapprocher le conte merveilleux des jeux de rôles traditionnels type Donjons & Dragons et de leur fonctionnement ludique dans lequel un maître du jeu fait advenir par sa voix – comme le conteur – un monde imaginaire toujours nouveau mais familier, avec des règles contraignantes mais définitoires, dans lequel les joueurs vont pouvoir se projeter et évoluer. Pour la réussite dans l’aventure, de la chance certes, une bonne connaissance de l’univers et surtout des décisions judicieuses face à des risques similaires à ceux des contes : témérité, précipitation, oubli d’informations importantes, attirance pour la possession d’objets ou pour la réputation… À la manière également des jeux vidéos, les catastrophes contenues dans les contes ne traumatisent pas, car le héros qui d’abord échoue finit par triompher et aussi parce qu’il est toujours possible de re-conter le conte donc de faire revivre les personnages et leur univers. L’enfant peut demander une autre fin, ou lui-même la raconter lors de ces premières imitations de conteur (faisant semblant de lire ou comblant ses lacunes par ses inventions). D’autre part, quelle que soit la volonté du conteur, un re-conte n’est jamais une redite, les symboles ayant chaque jour un écho différent dans la psyché, la voix les mettant en relief toujours irrégulière orientant également une nouvelle réception.
Le monde merveilleux des contes est un lac métaphorique transposant sur un plan concret une psyché aux prises avec ses émotions. L’enfant explore, au cours d’un jeu organisé par son imagination, son propre inconscient. Un jeu d’autant plus efficace que l’univers des contes possède un étrange pouvoir de séduction qui semble transcender les cultures et les époques (y aurait-il là quelque chose de l’inconscient collectif de Carl-Gustav Jung ?). Selon Bettelheim, le merveilleux répondrait à une disposition primitive de notre esprit, une manière animiste de percevoir le monde (qui trouvait à s’exprimer particulièrement dans les religions des civilisations anciennes) : les objets et la nature parlent et agissent, ont des intentions, tout événement favorable ou défavorable est lié à nous et ne peut être que la conséquence d’un acte qu’on a fait auparavant. Or, l’être humain, à mesure qu’il avance en âge et que sa raison s’éveille et se forme par la science et l’expérience, désenchante le monde dans lequel il avance. Selon Bettelheim, un esprit sain ne peut accepter sans révolte l’arbitraire des choses, l’absence de sens, de morale, de justice… Le merveilleux des contes de fées, comme celui des mythes ou de la fantaisie, répondrait ainsi à une aspiration fondamentale de l’inconscient humain : replacer de la magie dans le monde de l’absurdité sisyphale du bourgeoisisme et de la statistique… une magie inventée à laquelle on adore se laisser croire qu’on y croit (besoin présent chez l’enfant autant que chez l’adulte, en atteste le succès de Disney et des Marvel, et la popularité de page astrologie). « L’âme, c’est ce qui se rétracte en moi quand j’entends parler de suites numériques. » (Robert Musil, L’Homme sans qualité)
Comme le mythe, le conte est oral par essence, et en conséquence ne doit pas avoir de version officielle, figée dans ses termes. Son interprétation de même que sa lettre doivent être sujettes à un perpétuel retour à l’atelier. C’est l’instabilité du conte qui permet une totale liberté d’adaptation, d’altération, de répétition, de combinaison, de réécriture et d’écriture complémentaire… Il y a un jeu dans le texte du conte qui permet aussi bien au conteur expérimenté de l’étoffer, au parent fatigué de le suivre simplement ou inquiet de le personnaliser, à la personne peu lettrée ou ne disposant pas du texte de le combler, à l’enfant d’y essayer sa fantaisie. Tout comme les mythes encore, les contes se passent d’imaginaire à imaginaire lors d’un contexte spectaculaire. Les premières illustrations des Contes de Perrault montrent cette grand-mère lisant à un groupe d’enfants. Les Mille et une Nuits ou Le Décaméron passent dans la fiction ce type de situation d’énonciation des contes (ou nouvelles), le récit-cadre. Mais pour se faire une idée plus vivante et populaire, nous renvoyons à notre article sur Deux soirées de contes Saamaka, ouvrage qui transcrit non le texte des contes seulement mais tout ce qui l’entoure : réactions, interruptions, discussions-débats, chants, danses, hésitations et erreurs du conteur… Dans la transmission orale originelle du conte, la mémoire ne pouvant retrouver le mot exact, ni même toutes les péripéties, il y a place pour l’invention, et l’invention est un élément de surprise, créant une performance unique, une aventure partagée entre le conteur et des consciences-metteuses scène qui s’imaginent déjà conter à leur tour. Chacun est libre d’apporter son modeste génie, et par le tâtonnement, la combinaison et la transmission des meilleures trouvailles, chacun participe au perfectionnement de l’outil. Les récits efficaces, ceux qui font écho dans les consciences, sont répétés, imités, transmis fréquemment, et démontrent leur efficacité en traversant les âges et cultures. Le conte est un art populaire et collectif, à l’opposé de l’art bourgeois individualiste inventé au XVIIe. C’est le savoir-faire populaire qui semble avoir les clés du réenchantement du monde. Il est d’autre part possible que les peuples anciens avaient une meilleure compréhension de ce qu’est l’être humain, alors que nous perdons beaucoup de temps et d’énergie mentale dans notre contemplation du luxe, dans la vanité, la gourmandise, la convoitise…
Passages retenus
Conte et pédagogie indirecte, p. 74
Les Trois Petits Cochons influencent la pensée de l’enfant quant à son propre développement, sans lui dire ce qu’il doit faire, en lui permettant de tirer lui-même des conclusions. Seul ce processus est à même d’apporter une véritable maturité ; si, par contre, on dit à l’enfant ce qu’il doit faire, on ne fait que remplacer les entraves de son immaturité par celles de sa servitude à l’égard des commandements des adultes.
Les fondements animistes de la perception du monde, p. 76
Il caresse ces objets parce qu’il est persuadé qu’ils aiment, comme lui, être caressés ; et il punit la porte parce qu’il est certain qu’elle a fait exprès de se refermer, par pure méchanceté.
Comme l’a montré Piaget, la pensée de l’enfant reste animiste jusqu’à l’âge de la puberté. Ses parents et ses maîtres lui disent que les choses ne peuvent pas ressentir ni agir ; il a beau faire semblant de le croire, pour plaire aux adultes, ou pour ne pas être tourné en ridicule, il sait, tout au fond de lui-même, à quoi s’en tenir. Soumis à l’enseignement rationnel des autres, l’enfant enterre profondément ses « vraies connaissances » dans son esprit, à l’abri de la rationalité ; mais il peut être formé et informé par ce que les contes de fées ont à lui dire.
[…]
Il n’existe pas, pour l’enfant, de ligne de démarcation bien nette entre ce qui est inanimé et ce qui vit ; et ce qui vit possède une vie très proche de la nôtre. Si nous ne comprenons pas ce que les rochers, les arbres et les animaux ont à nous dire, c’est que nous ne sommes pas suffisamment en harmonie avec eux. Pour l’enfant, qui cherche à comprendre le monde, il paraît raisonnable d’espérer une réponse de la part de ces objets qui éveillent sa curiosité. Et comme l’enfant est égocentrique, il compte sur l’animal pour lui parler des choses qui, pour lui, ont une signification, comme le font les animaux des contes de fées et comme l’enfant lui-même parle à ses animaux vivants ou en peluche. L’enfant est persuadé que l’animal comprend et réagit affectivement, même s’il ne le manifeste pas ouvertement.
Étant donné que les animaux vagabondent librement dans le vaste monde, n’est-il pas naturel que, dans les contes de fées, ils soient capables de guider le héros au cours de sa quête qui l’entraîne vers des endroits très éloignés ? […] Pour la pensée animiste, les animaux, non seulement ressentent et pensent comme nous, mais les pierres elles-mêmes sont vivantes ; être changé en pierre signifie simplement qu’on reste immobile et silencieux pendant un certain temps. En suivant le même raisonnement, il est tout à fait crédible que des objets, jusque là silencieux, se mettent à parler, à donner des conseils et à accompagner le héros au cours de ses randonnées. Et comme tout ce qui est habité par un esprit semblable à tous les autres esprits (c’est-à-dire l’esprit de l’enfant que celui-ci a projeté dans toutes les choses), et en raison de cette similitude inhérente, on peut croire que l’homme peut être changé en animal, ou inversement […]. Puisqu’il n’y a aucune ligne de démarcation nette entre ce qui vit et ce qui est inanimé, ce qui est inanimé peut être appelé à vivre.
De l’utilité transitionnelle des symboles, p. 81-82
La vie sur une petite planète entourée d’un espace limité paraît à l’enfant affreusement froide et solitaire, à l’opposé, il le sait, de ce que devrait être la vie. C’est pour cela que nos ancêtres éprouvaient le besoin de se sentir abrités et réchauffés par une figure maternelle enveloppante.
Déprécier cette imagerie tutélaire en la réduisant à des projections puériles issues d’un esprit immature, c’est dérober à l’enfant l’un des aspects de la sécurité et du réconfort durables dont il a besoin.
[…] C’est cette sécurité – en partie imaginaire – qui, lorsqu’il l’a expérimentée pendant un temps suffisant, permet à l’enfant de développer ce sentiment de confiance en lui ; cette confiance est indispensable pour qu’il apprenne à résoudre les problèmes que lui posera la vie grâce au développement de ses propres capacités rationnelles. Finalement, l’enfant reconnaît que ce qu’il tenait littéralement pour vérité – la terre mère – n’est qu’un symbole.
Perception radicale de l’enfant, p. 111
Tandis que le fantasme de la méchante marâtre laisse intacte l’image de la mère foncièrement bonne, le conte de fées aide aussi l’enfant à ne pas se sentir anéanti lorsqu’il voit dans sa mère quelqu’un de méchant. De même que le Martien du fantasme de la petite fille disparaît dès que la maman est contente de son enfant, de même, dans le conte de fées, un esprit bienveillant peut annuler en une seconde tous les méfaits d’un mauvais génie. Chez la bonne fée, les qualités positives de la mère sont aussi exagérées que le sont les mauvaises chez la sorcière. Mais c’est ainsi que l’enfant interprète le monde : tout est paradis, ou tout est enfer.
Les pulsions horribles de l’enfant, p. 191
Les parents qui ne veulent pas croire que leur enfant a des désirs de meurtre et a envie de mettre en morceaux choses et gens croient que leur petit doit être mis à l’abri de telles pensées (comme si c’était possible !). En interdisant à l’enfant de connaître des histoires qui lui diraient implicitement que d’autres enfants que lui ont les mêmes fantasmes, on lui laisse croire qu’il est le seul être au monde à imaginer de telles choses. Il en résulte que ses fantasmes prennent pour lui un aspect effrayant. […]
On peut relever une étrange contradiction : au moment même où des parents d’un bon niveau d’instruction interdisaient les contes de fées à leurs enfants, les progrès de la psychanalyse leur apprenaient que loin d’être innocent, l’esprit de leurs jeunes enfants était plein de chimères angoissées, coléreuses et destructives. […] Il est également remarquable que les mêmes parents […] oubliaient les innombrables messages rassurants des contes de fées.
On peut expliquer cette contradiction par le fait que la psychanalyse a également révélé les sentiments ambivalents qu’éprouve l’enfant à l’égard de ses parents. Ceux-ci sont gênés d’apprendre que l’esprit de l’enfant n’est pas seulement plein d’un amour profond, mais aussi d’une haine solide à leur égard. Étant avant tout désireux d’être aimés de leurs enfants, les parents appréhendaient de leur faire connaître des histoires qui pourraient les encourager à les repousser ou à les considérer comme méchants.
Fin de l’enfant-roi, p. 197
Sentant avec acuité les désagréments que lui vaut d’être dominé par les adultes et dépossédé de son petit royaume personnel où l’on exigeait rien de lui, et où tous ses désirs semblaient être comblés par ses parents, l’enfant ne peut pas s’empêcher de désirer un royaume bien à lui. Les déclarations réalistes sur ce que l’enfant peut accomplir en grandissant sont incapables de satisfaire des désirs aussi extravagants et ne peuvent même pas leur être comparés.
Quel est donc ce royaume que tant de héros de contes de fées finissent par posséder ? Sa principale caractéristique est qu’on ne nous dit rien de lui ; on ne nous en dit pas davantage sur les occupations du roi ou de la reine. Il ne sert à rien d’être roi ou reine de ce royaume, sauf qu’on commande au lieu d’être commandé. Le fait qu’il devient roi (ou reine) au dénouement de l’histoire symbolise un état de véritable indépendance où le héros se sent en sécurité, satisfait et heureux comme l’était l’enfant lorsqu’il se trouvait dans son état le plus dépendant, dans le royaume de son berceau, où on s’occupait merveilleusement de lui.
Le fonctionnement symbolique, p. 235
Dans ses conditions les plus favorables, les contes de fées indiquent subtilement à l’enfant le moyen de tirer parti d’une façon constructive, de ces expériences intérieures. Ils lui apportent une compréhension intuitive, subconsciente de sa propre nature et de ce que l’avenir peut lui procurer s’il développe ses potentialités positives. Ils lui font sentir que, pour être un humain dans ce monde qui est le nôtre, il faut savoir affronter des épreuves difficiles, et rencontrer aussi de merveilleuses aventures.
Il ne faut jamais expliquer à l’enfant les significations des contes de fées. […]
Les contes de fées décrivent les états internes de l’esprit au moyen de d’images et d’actions. De même que l’enfant reconnaît à ses larmes qu’une personne est malheureuse ou a du chagrin, de même le conte de fées n’a pas à s’attarder sur les tristesses du héros. […]
Dans les contes de fées, les processus intérieurs sont traduits par des images visuelles. Quand le héros doit affronter des problèmes intérieurs qui semblent défier toute solution, on ne nous décrit pas son état d’âme : le conte nous le montre perdu dans une forêt touffue, impénétrable, ne sachant où aller, désespérant de retrouver un jour son chemin. Pour tous ceux qui ont entendu des contes de fées, l’image de l’enfant qui se sent perdu au fin fond d’une sombre forêt est inoubliable.
Incarnations immatures du héros, p. 269
Dans Le Petit Chaperon Rouge, comme dans toute la littérature de contes de fées, la mort du héros (différente de celle du grand âge, après une vie bien remplie) symbolise son échec. La mort du perdant (comme les princes qui veulent s’approcher de la Belle au Bois Dormant avant l’heure et qui meurt dans les buissons d’épines) exprime de façon symbolique qu’il n’est pas encore assez mûr pour triompher de l’épreuve qu’il a affrontée inconsidérément et prématurément. Ces personnes doivent passer par d’autres expériences de croissance qui leur permettront enfin de réussir. Elles ne sont rien d’autre que des incarnations immatures du héros.
Le conte part de la perception enfantine, p. 418
Le fait de considérer notre sexualité comme étant de nature animale a des conséquences très nocives, à tel point que certains individus ne parviennent jamais à débarrasser leurs expériences sexuelles (et celles des autres) de ce rapprochement. Il faut donc faire savoir à l’enfant que les choses du sexe peuvent d’abord apparaître comme repoussantes mais qu’elles deviennent belles quand on a découvert la façon convenable de les aborder. A ce point de vue, le conte de fées, qui ne fait même pas allusion aux expériences sexuelles en tant que telles, est, psychologiquement, plus judicieux que l’éducation sexuelle qui s’adresse au conscient. On enseigne aujourd’hui que le sexe est normal, agréable, et même beau, et certainement nécessaire à la survie de l’homme. Mais comme cet enseignement ignore au départ que l’enfant puisse trouver la sexualité repoussante, et que cette optique a une fonction protectrice très importante, il est incapable de se concilier l’adhésion de l’enfant. Le conte de fées, en partageant avec l’enfant ce dégoût de la grenouille (ou de tout autre animal), devient crédible, et l’enfant, grâce à lui, peut croire avec confiance que le jour viendra où la grenouille repoussante se transformera en un partenaire plein de séduction.
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