
Le malheur, marchandise comme une autre.
Maupassant (Guy de) 1887, Mont-Oriol, Gallimard, coll. « Folio », 2006
Résumé
Christiane arrive à la station thermale d’Enval, en Auvergne, avec sa famille et son mari William Andermatt, banquier très adroit. Les médecins se disputent pour offrir leurs services douteux à la jeune fille. Une famille de paysans du coin, les Oriol, s’enrichit à mesure qu’on découvre des sources sur leurs terres. Pendant qu’Andermatt s’applique à créer LA station thermale moderne à la mode, Christiane fait la connaissance d’un ami de son frère, Paul Brétigny, homme passionné et sensible.
Commentaires
Le roman reprend et développe le thème de la nouvelle « Malades et médecins » parue en 1884 (non reprise en recueil), dans laquelle un petit vieux dans la même station thermale discutait avec son médecin des autres petits vieux qui mourraient autour de lui. La mort était déjà dans Bel-Ami, mais comme un arrière-plan menaçant touchant les échoués, les dépassés, autour d’un homme vainqueur, premier de cordée, à qui tout réussissait. Ici, les choses sont renversées : on entre chez les malades, ceux qui à chaque porte qui s’ouvre croient un instant apercevoir la non-figure de la mort ; et en arrière-plan, le monde des affaires continue de tourner, sans pitié, sans souci… Voilà l’homme : tant qu’il n’est pas touché lui-même par le malheur, la misère, la maladie, il continuera d’agir égoïstement ou plutôt inconsidérément. Si Maupassant disait en riant être ce Bel-Ami qui triomphait de manière insolente, il était déjà conscient de la maladie qui gagnait son corps, la syphilis diagnostiquée huit ans plus tôt, son œil qu’il soignait au cyanure… Maupassant a depuis longtemps commencé les cures, les voyages vers le sud à but sanitaire suivront un an plus tard (Sur l’eau)… Mont-Oriol et ses malades, ce pourrait donc être lui aussi. La femme tombant enceinte passe également du côté des malades, rejetée par le monde de l’homme conquérant. Maupassant noircit encore le tableau pessimiste de son premier roman Une vie sur la condition de dominée de la femme : tout ce qui tourne autour de la maternité – règles, changements d’humeur, déformation du corps, sacrifice de soi pour l’enfant – rapproche inévitablement la femme, aux yeux du monde des affaires et de la réussite, des faibles, des malades, des fous. C’est donc maintenant de ce point de vue, inverse, que Maupassant regarde le monde immoral de la réussite, l’ambition écrasante des hommes qui renient la mort. Les médecins ici ont une place particulière. Ils devraient être les plus proches de la mort mais ne semblent pas la comprendre, pas la prendre en compte ; ils sont près des mourants mais ne sont pas vraiment là, ils sont davantage à leur conversation avec les hommes d’affaires, leurs alter-égos de réussite.
Est-ce le sujet des stations thermales qui, finalement, est si peu captivant ? ou le génie de Maupassant fait une petite pause après le triomphe de Bel-Ami ? Peut-être se débat-il contre dégoût de l’homme qui sent la mort et voit autour de lui un monde de vanité dans lequel l’écriture a perdu sens ? La personne malade est laide, désagréable, pour l’humanité, mais constitue une marchandise pour le médecin. L’histoire est agréable à suivre mais anecdotique. La satire des médecins modernes entrepreneurs est peu convaincante en comparaison de celle similaire que fera Jules Romains dans Knock. Les personnages ont si peu de consistance qu’aucun n’entre en tension dramatique. Ne reste que cette belle terre auvergnâte qui semble apaiser le mal littéraire chronique et par là aussi le talent… Hors quelques élans décousus mais remarquables, Mont-Oriol reste, pour moi, le grand échec de Maupassant, ne parvenant pas à vraiment affronter son sujet, s’en détournant comme les médecins, vers la critique facile pour le non compatissant plutôt que vers la pitié pour le mourant.
Passages retenus
p. 140
Est-ce qu’on vit aux jours ordinaires de la vie ? Quoi de plus triste que de se lever sans espérance ardente, d’accomplir avec calme les mêmes besognes, de boire avec modération, de manger avec réserve et de dormir comme une brute, avec tranquillité ?
p. 84 :
Ah ! vous ne comprenez pas, vous autres, comme c’est amusant, les affaires, non pas les affaires des marchands ou des commerçants, mais les grandes affaires, les nôtres ! Oui, mon cher, quand les entend bien, cela résume tout ce qu’ont aimé les hommes, c’est en même temps la politique, la guerre, la diplomatie, tout, tout ! Il faut chercher, trouver, inventer, tout comprendre, tout prévoir, tout combiner, tout oser. Le grand combat, aujourd’hui, c’est avec l’argent qu’on le livre. Moi, je vois les pièces de cent sous comme de petits troupiers en culotte rouge, les pièces de vingt francs comme des lieutenants bien luisants, les billets de cent francs comme des capitaines, et ceux de mille comme des généraux. Et je me bats, sacrebleu ! je me bats du matin au soir contre tout le monde, avec tout le monde. Et c’est vivre, cela, c’est vivre largement, comme vivaient les puissants de jadis. Nous sommes les puissants d’aujourd’hui, voilà, les vrais, les seuls puissants ! Tenez, regardez ce village, ce pauvre village ! J’en ferai une ville, moi, une ville blanche, pleine de grands hôtels qui seront pleins de monde, avec des ascenseurs, des domestiques, des voitures, une foule de riches servie par une foule de pauvres […]. J’en ai maintenant pour trois ans de plaisir avec ma ville.
p. 240
En vérité, il n’y a pas de remèdes ; il y a seulement des maladies. Quand une maladie se déclare, il faut en interrompre le cours suivant les uns, le précipiter, suivant les autres, par un moyen quelconque.
Un avis sur « Ramasse tes lettres : Mont-Oriol, de Maupassant »