
N’ayons pas honte d’avoir une activité honnête
Mercier (Louis-Sébastien) 1774, La Brouette du vinaigrier, À Londres, Chez les libraires qui vendent des nouveautés, 1775
Résumé
Dominique veut épouser la fille de son patron, le riche négociant M. Delomer, alors que celui-ci l’avait promise à un jeune premier intéressé. Un revers économique fait fondre la dote promise et le prétendant se retire. Mais Dominique n’ose toujours pas demander la main de la jeune fille car, si il est un jeune homme bien éduqué, il n’est que le fils d’un vinaigrier de campagne.
Commentaires
L’intrigue de cette pièce pourrait paraître presque sans nœud puisque le principal obstacle au mariage des deux amoureux est résolu dès le début. Mais l’intrigue repose sur un autre problème autrement plus en phase avec l’histoire de l’époque : la honte sociale. Mercier fait reposer sa pièce sur son personnage de rude travailleur qui par son acharnement, égale le grand bourgeois – dont la position est d’ailleurs fragile – et compense son manque d’éducation. Si le vinaigrier a l’accent du travailleur, il s’exprime par contre avec une grande intelligence qui fait contraste avec le jeune intéressé. On pourrait faire une comparaison avec le premier volume de la Comédie humaine de Balzac, La Maison du chat qui pelote, dans lequel un drapier travailleur accepte au contraire de donner sa fille à un jeune aristocrate artiste au détriment de son protégé successeur…
Cette pièce illustre quelque peu la révolution avant l’heure, un peu comme L’Île des esclaves de Marivaux, où tout est déjà mis en place pour l’égalité sociale même si les têtes et les usages ne sont pas encore habitués. En se montrant ainsi positif, Mercier se fait à nouveau visionnaire. Mais ça ne fait pas la réussite de la pièce, dénuée de réelle tension dramatique, de jeu de scène et finalement d’humour…
Passages retenus
L’égalité des ouvrages honnêtes, p. 23, Acte I scène 5 :
Un autre état !… Et pourquoi ? Il y a quarante-cinq ans que j’ai pris ce gagne-pain, je ne m’en repens pas : autant vaut celui-là qu’un autre. Pourvu que je vive en honnête homme, qu’importe, après tout, ma façon de vivre ? Tout en poussant ma brouette, j’ai rencontré des gens qui n’étaient pas si contents que moi. Que sont quatre roues quand une suffit à me faire rouler ma vie.
De la non-importance de la transmission père-fils de l’emploi, p. 24, Acte I, scène 5 :
– C’est un devoir doux à remplir et qui porte sa récompense avec soi. Je l’aurais bien mis de mon métier : mais les enfants ne réussissent jamais comme leur père, ils gâtent leur état ; et puis ils veulent toujours être quelque chose de plus. – C’est dans l’esprit de l’homme qui tend toujours à s’élever. – Ils n’en sont pas pour cela plus heureux, mais qu’importe ? Ils croient l’être : il faut que chacun suive ses idées, que chacun soit libre, voilà mes principes, à moi…
Des qualités importantes, p. 83, Acte III, scène 4 :
J’ai vu les grands, j’ai vu les petits ; ma foi, tout bien considéré, tout est de niveau. Ce qui en fait la différence ne vaut pas la peine d’être compté : mon fils a du savoir, de la figure, de l’honnêteté, des mœurs, de l’amour pour l’ordre et le travail, et qui sait jusqu’où ce garçon-là doit monter… c’est un grain de moutarde qui peut lever bien haut.
Un avis sur « Imaginez la scène : La Brouette du vinaigrier, de L.-S. Mercier »