
Le monde et l’amour ont besoin d’un triste fou
Musset (Alfred de) 1834, Fantasio [in Théâtre 1], GF Flammarion, 1964
Résumé
Fantasio, un jeune homme fantasque, poursuivi par ses créanciers, prend les habits du fou du roi de Bavière, qui vient de mourir. Le bossu était l’ami de la princesse qui le pleure et s’apprête à accepter de se marier contre son gré avec le prince de Mantoue pour arranger la politique de son père. Le prince arrive d’ailleurs au palais en ayant échangé ses vêtement avec son aide de camp. Fantasio entend les lamentations de la princesse, joue de son humour et de son esprit de liberté pour lui dire de refuser le mariage.
Je suis un brave cultivateur de fleurs, qui souhaite le bonjour à vos beaux yeux.
p. 266
Commentaires
L’intrigue est très peu développée et les jeux de scène… presque inexistants, ce qui justifie que cette pièce n’est pas destinée à la scène mais au « théâtre dans un fauteuil ». Les jeux qui auraient pu avoir lieu sur scène (la perruque pêchée, les quiproquos dus à l’échange de vêtements) sont finalement davantage racontés. Ils laissent la place à un resserrement autour de la princesse, qui se lamente, prise d’un dilemme, encadrée d’un côté par Fantasio, de l’autre par le prince de Mantoue. Les deux se déguisent, s’abaissent. L’un choisit le subterfuge décrit par Marivaux dans Le Jeu de l’amour et du hasard, désirant comme Dorante observer secrètement la princesse qui lui est destinée et s’en faire aimer. L’autre se déguise en fou, en jongleur du Moyen-Âge, dont les paroles sont à la fois réjouissantes, énigmatiques, pertinentes, impertinentes. Le prince de Mantoue est un personnage ridicule, imbu de sa personne et de son rang. Tandis que Fantasio est un caractère romantique (on y voit les souvenirs littéraires du Moyen-Âge, ici magnifié), porteur d’une parole à la fois désabusée mais pleine de gaieté.
Le dilemme cornélien – ici entre un rôle politique du sacrifice pour préserver la paix, et le bonheur individuel – penche largement à l’avantage du droit à la quête individuelle de bonheur, donc de l’amour et peut-être de Racine.
Si cette pièce est sans doute une comédie, assumée surtout par le ridicule du prince et de son travestissement – incapable d’oublier son statut et sa fierté quand il est traité comme un valet de peu. Mais la scène est surtout prise par ce face à face entre la princesse, personnage tragique, et le personnage de Fantasio, représentant en puissance de l’auteur romantique, portant le costume d’un personnage de bossu et de fou (renvoyant à Hugo), mais surtout débitant des élans d’expression romantique, porte-parole de l’auteur.
Il y a quelque chose presque d’un manifeste romantique dans cette pièce. L’homme, déçu par le monde, enfile le déguisement et le masque du fou, qui redonne de la magie et lui permet de parler sans être raisonnable. Le fou est libéré des conventions et peut dire son mal, dire la vérité avec sa violence ou affirmer le mensonge à sa fantaisie.
Passages retenus
p. 256 :
FANTASIO. – Comme ce soleil couchant est manqué ! La nature est pitoyable ce soir. Regarde-moi un peu cette vallée là-bas, ces quatre ou cinq méchants nuages qui grimpent sur cette montagne. Je faisais des paysages comme celui-là quand j’avais douze ans, sur la couverture de mes livres de classe.
SPARK. – Quel bon tabac ; quelle bonne bière !
FANTASIO. – Je dois bien t’ennuyer, Spark.
SPARK. – Non ; pourquoi cela ?
FANTASIO. – Toi, tu m’ennuies horriblement. Cela ne te fait rien de voir tous les jours la même figure ?
Finitude de soi, p. 256 :
O Spark, mon cher Spark, si tu pouvais me transporter en Chine ! Si je pouvais seulement sortir de ma peau pendant une heure ou deux ! Si je pouvais être ce monsieur qui passe ! […] Ce monsieur qui passe est charmant ; regarde : quelle belle culotte de soie ! Quelles belles fleurs rouges sur son gilet ! Ses breloques de montre battent sur sa panse, en opposition avec les basques de son habit qui voltigent sur ses mollets. Je suis sûr que cet homme-là a dans la tête un millier d’idées qui me sont absolument étrangères ; son essence lui est particulière. Hélas ! Tout ce que les hommes se disent entre eux se ressemble ; les idées qu’ils échangent sont presque toujours les mêmes dans toutes leurs conversations ; mais dans l’intérieur de toutes ces machines isolées, quel replis, quels compartiments secrets ! C’est tout un monde que chacun porte en lui ! Un monde ignoré qui naît et meurt en silence ! Quelle solitude que tous ces corps humains !
Lassitude, p. 257 :
Eh bien donc ! Où veux-tu que j’aille ? Regarde cette vieille ville enfumée ; il n’y a pas de places, de rues, de ruelles où je n’aie rodé trente fois ; il n’y a pas de pavés où je n’ai traîné ces talons usés, pas de maisons où je ne sache quelle est la fille ou le vieille femme dont la tête stupide se dessine éternellement à la fenêtre ; je ne saurais faire un pas sans marcher sur mes pas d’hier ; eh bien, mon cher ami, cette ville n’est rien auprès de ma cervelle. Tous les recoins m’en sont cent fois plus connus ; toutes les rues, tous les trous de mon imagination sont cent fois plus fatigués ; je m’y suis promené en cent fois plus de sens, dans cette cervelle délabrée, moi son seul habitant ! Je m’y suis grisé dans tous les cabarets ; je m’y suis roulé comme un roi absolu dans un carrosse doré ; j’y ai trotté en bon bourgeois sur une mule pacifique, et je n’ose seulement pas maintenant y entrer comme un voleur, une lanterne à la main.