
Le melon de la révolution
Emma Goldman 1938, « Trotsky proteste beaucoup trop », in Ni patrie ni frontières, n°1 Septembre-Octobre 2002
Trad. de l’anglais par Yves Coleman. Réédité notamment en 2007 dans Rébellion de Kronstadt, recueil d’articles de Berkman, Goldman, Voline et Viktor Serge. Article disponible en ligne ici.
Résumé :
Emma Goldman réagit à deux articles de Trotsky et son partisan John G Wright, qui critiquent la révolution espagnole.
Dix-sept ans plus tard, Trotsky défend encore l’entièreté de son action dans la Révolution bolchévique, se défendant de toute faute dans la répression sanglante de la révolte des marins de Cronstadt, se défendant en mentant de manière éhontée et en salissant de manière indigne l’honneur des marins. Ces héros applaudis de la Révolution, se montraient alors solidaires des ouvriers de Pétrograd en grève durement touchés par la famine, et exigeaient un plus grand respect de l’idéal communiste de la Révolution – le pouvoir aux Soviets librement élus, liberté de presse et de réunion… Faisant semblant de croire à la propagande inventée par lui-même à l’époque pour réprimer la révolte des marins, contre-pouvoir inacceptable – ils en venaient à dénoncer une dérive dictatoriale des bolchéviques –, Trotsky ment de manière éhontée et montre qu’il agit de manière similaire au dictateur qui le pourchasse alors jusqu’au Mexique…
Commentaires
Quel plaisir pour Emma Goldman de balafrer la figure mignonne de sacro-saint héros de la Révolution que veut se donner Trotsky ! Une tâche d’encre suffit. Le massacre des marins de Cronstadt, les vraies petites mains enflées des travailleurs qui ont fait la Révolution, une faute impardonnable. Il serait possible certes d’imputer ces crimes de la Terreur rouge au contexte de guerre civile des premières années, famines, révoltes et menaces contre-révolutionnaires, ainsi qu’à la déstabilisation et à l’inexpérience du parti bolchévique et de Trotsky. Bien loin d’assumer, alors que l’urgence de gouverner n’est plus, Trotsky perpétue les mensonges qui lui avaient servi à faire accuser les marins et à asseoir l’autorité du pouvoir bolchévik, mais cette fois dans son propre intérêt, pour préserver son image dans la perspective de son retour triomphal à la tête du régime soviétique, en tant que leader indiscutable du nouveau monde libre enfin advenu. Ironie de l’histoire, le voilà à son tour calomnié et accusé de contre-révolutionnaire par le dictateur Staline, selon des méthodes qu’il dénonce : propagande, élimination des ennemis politiques, culte de la personnalité, autoritarisme… méthodes lâches et machiavéliques qui sont exactement les siennes ! Aurait-il gouverné d’une manière si différente que son pire ennemi, avec des méthodes rigoureusement identiques ?
Goldman estime que cette tendance à l’autoritarisme et ces méthodes pour faire taire toute critique étaient déjà chez Marx, Engels et Lénine… En lieu et place d’une dictature des travailleurs, c’est la dictature d’égos surdimensionnés, persuadés d’avoir raison sur tout le monde, d’être infaillibles, de parler au nom du peuple, d’une arrogance et d’une susceptibilité monstre lorsqu’on critique leurs actions et leurs pensées… Pour notre part, ils nous font penser à ces bourgeois socialistes du XIXe – qu’on voit à l’oeuvre par exemple dans Germinal – qui se rendaient dans les usines pour collecter le vote ouvrier, prétendaient être engagés dans leur sang et âme pour la cause ouvrière, et finalement confondaient le bonheur des travailleurs enfin obtenu avec leur propre ascension bourgeoise aux affaires – une tromperie répétée que Jean Baudrillard dénonce dans À l’ombre des majorités silencieuses : le parti socialiste accédant à la présidence : ça y est ! le socialisme a triomphé, laissez nous faire, le jour promis est arrivé, faites-nous confiance ! aucune grève n’est plus légitime ! toute critique émane d’un opposant donc d’un réactionnaire. Réforme ou révolution, là n’est pas la question, tout est dans la lutte de la société contre la grosseur du melon.
Ce qui irrite particulièrement Emma Goldman, c’est que Trotsky bénéficie d’une sympathie sans bornes, en tant que malheureux évincé de sa révolution, opposant déclaré par le tyran lui-même, personnage d’intellectuel délicat et aux bonnes manières, en tout contrastant avec le rustre Staline. Trotsky et ses partisans voudraient ainsi que l’on reçoive leurs paroles sans discussion, comme des « vérités d’évangile ». On pourrait filer l’image et rapprocher Trotsky du pseudo apôtre saint Paul, qui se présente dans l’Histoire comme porteur ultime du message du Christ, super martyr et missionnaire, mais qui, avant de changer une lettre de son nom et de se convertir (Trotsky est lui aussi passé des Menchéviks aux Bolchéviks), avait persécuté les juifs chrétiens avec passion, et dont les Épîtres montrent qu’il n’a rien perdu par la suite de son intolérance et de sa sévérité, totalement à l’opposé de la sagesse de Jésus. À cette figure de chevalier fictif de la révolution, Emma Goldman oppose les figures effacées des marins de Cronstadt, ces incontestables héros de la Révolution, dont les faits et actes concrets, démocratie directe, solidarité et entraide matérielle avec les Soviets ouvriers de Pétrograd et paysans… sont exemplaires et collent mieux avec l’idéal anarchiste qui est le sien. Elle fait même entendre leur voix, dont le « nous » collectif détonne :
Notre cause est juste : nous sommes partisans du pouvoir des soviets, non des partis. Nous sommes pour l’élection libre de représentants des masses travailleuses. Les soviets fantoches manipulés par le Parti communiste ont toujours été sourds à nos besoins et à nos revendications; nous n’avons reçu qu’une réponse : la mitraille (…). Camarades ! Non seulement ils vous trompent, mais ils travestissent délibérément la vérité et nous diffament de la façon la plus méprisable (…). À Cronstadt, tout le pouvoir est exclusivement entre les mains des marins, soldats et ouvriers révolutionnaires — non entre celles des contre-révolutionnaires dirigés par un certain Kozlovsky, comme la radio de Moscou essaie mensongèrement de vous le faire croire (…). Ne tardez pas, camarades ! Rejoignez-nous, contactez-nous ; demandez à ce que vos délégués puissent venir nous rendre visite à Cronstadt. Seuls vos délégués pourront vous dire la vérité et dénoncer les abominables calomnies sur le pain offert par les Finlandais et l’aide proposée par l’Entente. Vive le prolétariat et la paysannerie révolutionnaire! Vive le pouvoir des soviets librement élus !
Citations
Mais pour un personnage d’envergure mondiale comme Léon Trotsky, le fait de passer sous silence les preuves avancées par les marins de Cronstadt indique, à mon avis, que cet homme est vraiment malhonnête. Le vieux dicton : « Un léopard change de tâches mais jamais de nature » s’applique parfaitement à Léon Trotsky. Le calvaire qu’il a subi durant ses années d’exil, la disparition tragique de ses proches, des êtres qu’il aimait, et, de façon encore plus dramatique, la trahison de ses anciens compagnons d’armes ne lui ont malheureusement rien appris. Pas une goutte de tendresse, de douceur, n’a irrigué l’esprit rancunier de Trotsky.
Quel dommage pour lui que l’on entende parfois mieux le silence des morts que la parole des vivants ! De fait, les voix étouffées à Cronstadt se sont fait entendre de plus en plus bruyamment au cours des dix-sept dernières années. Est-ce pour cette raison que leur son déplaît tant à Léon Trotsky ?
Selon le fondateur de l’Armée rouge, « Marx disait déjà qu’on ne pouvait pas juger les partis ni les individus sur ce qu’ils disent d’eux-mêmes. » Quel dommage que Trotsky ne se rende pas compte à quel point cette phrase s’applique parfaitement à son propre cas ! Parmi les bolcheviks capables d’écrire avec un certain talent, aucun auteur n’a réussi à se mettre en avant autant que Trostky. Aucun ne s’est vanté autant que lui d’avoir participé à la révolution russe et aux événements qui ont suivi. Si l’on applique à Trotsky le critère de son maître à penser, nous devrions en déduire que ses écrits n’ont aucune valeur – raisonnement évidemment absurde.