
L’histoire est un trésor, le trésor est une histoire
Michalik (Alexis) 2012, Le Porteur d’histoire, Magnard, coll. Classiques & Contemporains, 2019
Résumé
Un homme arrive à Mechta Layadat, village reculé de la Kabylie algérienne, et demande son chemin à Alia, gérante avec sa fille d’une petite auberge. Il repère les très belles pièces que contient la bibliothèque. Il commence à raconter comment les histoires et les livres ont changé sa vie, une douzaine d’années plus tôt, alors qu’il se rendait dans un petit village des Ardennes pour enterrer son père. Mais la tombe qu’on libère pour ce faire contient de nombreux livres dont les carnets d’une certaine Adélaïde Edmonde de saxe de Bourville, qui semble avoir connu Alexandre Dumas…
Commentaires
Le titre de cette pièce semble porter l’esthétique propre de l’auteur : un jeu d’emboîtement d’histoires, chacune devenant une nouvelle action mise en scène, comme à travers l’imagination d’un personnage de conteur. Le spectateur est d’ailleurs noyé sous la chaîne de récits et les sauts dans le temps (à la manière des premiers récits enchassés de Shéhérazade dans les Mille et une Nuits). Le metteur en scène devra mobiliser tous les moyens pour aider son spectateur à marquer les époques et différents contextes de récits : décors et costumes, parties de la scène dédiées à telle histoire, jeu de projecteurs…
L’enchâssement et les jeux de liens entre les époques, le fait que l’action à la scène est très souvent un récit, tout cela crée une dynamique par les allers-retours, du suspens, des jeux de scène (intervention du destinataire d’un récit, sur la scène de l’histoire racontée)… Les histoires n’ont pas d’intérêt en elles-mêmes sinon le fait de mettre en lien des éléments alléchants de l’histoire et de la culture : Alexandre Dumas et sa passion pour le feuilleton, Eugène Delacroix, les Amazones, le trésor des Templiers… Une culture à la fois populaire et littéraire, adaptée à l’enseignement scolaire, aussi bien qu’à un large public.
Dès lors, l’histoire constitue une espèce de richesse, un trésor, une monnaie d’échange, un moyen de rencontre, de séduction… A un pôle, le personnage de Martin Martin, représentant d’une classe ouvrière exclue de la littérature, absent des histoires, impersonnalisé, médiocre, quelconque (alors que son anonymisation lui confère au contraire plus d’épaisseur), à l’autre Adélaïde, héritière d’une lignée qui maîtrise le récit jusqu’à s’être transformer en légende.
Passages retenus
Comment les basses classes sont exclues des histoires, p. 38 :
Je suis pas dans les mythes et dans les histoires, moi ! J’en ai rien à foutre des livres ! Moi, je me lève à six heures du matin pour aller couper de la viande, et quand je rentre le soir, tout ce que je veux c’est allumer la télé pour m’endormir devant parce que j’ai le dos cassé, tu comprends ? Le dos cassé !
De l’importance du storytelling, p. 46 :
ADELAÏDE. – La vie est un récit, et chaque vie et chaque récit sont eux-mêmes composés de plusieurs récits, d’une multitude, d’une infinité de récits. Tout est fiction. […] Et en ce monde, celui qui détient l’information celui qui détient les clés du récit, celui qui sait mieux que les autres raconter une histoire devient le maître. Peu importent les titres de noblesse et les privilèges, l’homme qui raconte bien peut lever des armées et embraser des nations. […] Un jour viendra, vous verrez, où l’information sera totale et immédiate. Un jour viendra où l’être humain sera noyé par un flot incessant d’informations et de récits, car il sera relié à tous les êtres humains de la terre.
ALEXANDRE. – La presse remplira bientôt cet office…
ADELAÏDE. – Et qui contrôlera la presse contrôlera le monde. Pensez donc, s’il existait quelqu’un capable de raconter des histoires si extraordinaires qu’un chapitre seulement paraîtrait chaque matin, et que ce chapitre serait si passionnant que l’on devrait acheter le journal suivant, pour connaître la suite…
ALEXANDRE. – Et l’on serait alors lié aux nouvelles que colporterait ce journal !
ADELAÏDE. – Et alors on pourrait faire croire n’importe quelle ineptie aux hommes, et les hommes iraient jusqu’à prendre les armes et s’entretuer, car lorsqu’ils veulent être libres, ils n’ont pas d’autre façon de faire entendre leurs voix que de tuer… et de mourir.
Un avis sur « Imaginez la scène : Le Porteur d’histoire, Alexis Michalik »