
Héros de l’attente contre la folie des temps modernes
Günther Anders 1954-1956, Être sans temps. À propos de la pièce de Beckett En attendant Godot [in. L’Obsolescence de l’Homme, t. I], Encyclopédie des nuisances, 2001
traduit de l’allemand par Christophe David
Résumé
L’attendu Godot a souvent été interprété comme Dieu, comme la mort ou le sens de la vie. Mais il faut prendre la pièce de Beckett comme une farce-fable, et inverser tout pour en retrouver le sens. C’est une parabole inversée. Beckett n’illustre pas des hommes absurdes. Estragon et Vladimir sont des personnages de farce, des clowns, dans une situation absurde. Ce ne sont pas des nihilistes. Devant cette situation, au contraire, ils n’acceptent pas l’absurde évident. Ils continuent à vivre, donc à attendre. C’est donc que Godot existe. Ils ne peuvent pas être nihilistes puisqu’il y a quelque chose. Pozzo et Lucky sont au contraire des personnages pleins pris dans le temps, l’action de domination, la lutte. Ils sont donc le passe-temps de l’attente interminable.
Commentaires
Tout en ayant l’air de prendre l’opposé des critiques habituelles de la pièce (l’absurde n’est pas dans les personnages qui attendent, mais dans le monde extérieur, hors-scène, l’histoire, les guerres, l’esclavage, l’asservissement…), Anders en revient en fait à peu près aux mêmes points (Beckett dénonce l’absurde du monde, le nihilisme et l’obsession des jeux de domination), même si Godot n’a plus besoin d’être défini positivement (l’attente est action de résistance, de refus de participer à l’action du monde, comme une désobéissance). Si Godot était le symbole d’un changement, d’une révolution, son arrivée est-elle désirable ? La révolution peut profondément décevoir, être détournée, aboutir à de nouvelles dominations. Tandis que l’attente est chargée d’espoir et constitue une force d’opposition, de la négociation, par la menace de cette révolution qui jamais ne doit arriver car elle serait destructrice pour tous. L’homme ne doit-il pas se construire un horizon d’attente, une utopie irréalisable mais désirable, afin de se garantir du nihilisme et de la décadence, d’une acceptation de tous les excès, de l’industrie, des technologies, des addictions, des moeurs, etc. ?
La question du temps qui passe, de l’histoire et de ses événements, le temps qui s’emballe jusqu’à la destruction de l’homme par son asservissement à la performance technologique (telle que décrite dans l’essai l’Obsolescence de l’Homme) s’oppose à ces héros de l’attente, ces « êtres sans temps ». Ainsi, Anders retrouve le terrain de la critique de la modernité et la pensée écologique, attendre dans un sens fort, c’est bien s’opposer, choisir le temps lent de la nature, l’humain en accord avec son environnement, le temps végétatif, le refus de la vie de consommation et d’excitation, le temps-argent, le temps de conquête et de puissance. Être sans temps, c’est revendiquer la stabilité, la simplicité de vie, le retour à l’humain de nature : être humain n’est-il pas s’asseoir près d’un arbre, discuter de rien et manger une banane ?
En chemin, Anders discute des questions de genre (fable, farce), de la figure du clown (Chaplin), de la question du nihilisme et de la crise existentielle, et du ridicule des luttes de pouvoir dans un monde absurde. Ces axes d’interprétation sont particulièrement riches et donnent une bonne prise sur cette pièce.
Passages retenus
p. 248 :
On peut formuler ainsi la devise qu’on aurait pu mettre dans la bouche de tous les désespérés classiques (Faust compris) : « Nous n’avons plus rien à attendre, donc nous ne restons pas. » En revanche, Estragon et Vladimir ont recours à une « forme inversée » de ce mot d’ordre : « Nous restons, semblent-ils dire, donc nous attendons. » Et : « Nous attendons, donc nous avons quelque chose à attendre. »