Lâche ta loupe : Debout les morts ! de Vargas (polar)

Le farfelu comme esthétique

Fred Vargas (1995), Debout les morts !, J’ai Lu, 2005.

Note : 4 sur 5.

Résumé

Sophia Siméonidis, cantatrice d’origine grecque, découvre un matin qu’un nouvel arbre est arrivé dans son jardin. Comme son mari l’ignore, elle demande aux jeunes historiens qui viennent de s’installer dans la maison d’à côté, de chercher pour elle sous l’arbre. Ils ne trouvent rien et Sophia disparaît quelques semaines plus tard. C’est alors qu’apparaît Alexandra, nièce de Sophia, avec son fils. Les trois historiens et l’oncle Vandoosler, ancien flic, mènent l’enquête.

L’auteure : Fred Vargas

Fille de l’écrivain Philippe Audoin et d’une ingénieure chimiste. Soeur d’un historien et jumelle de l’artiste peintre Jo Vargas. Elle fait ses classes au lycée Molière à Paris puis poursuit ses études en histoire, réalisant une thèse sur la peste au Moyen-Âge. Elle travaille comme spécialiste d’archéozoologie (relations homme-animal dans l’histoire) au CNRS et travaille sur différents sites archéologiques.

C’est à la fin des années 80 qu’elle publie ses premiers romans policiers, Les Jeux de l’amour et de la mort (86), faisant apparaître son personnage de commissaire Jean-Baptiste Adamsberg en 1991. Elle s’engage dans la défense des activistes anarchistes et dans les causes environnementales dans les années 2000.

Commentaires

Sur le modèle des grands romans et séries policières, Fred Vargas utilise le gonflement du caractère de ses personnages, tous excentriques, comme Maigret de Simenon, Sherlock Holmes de Conan Doyle, ou encore les personnages d’Agatha Christie. Chacun est riche de sa bizarrerie, bizarrerie qui guide ses actes et détermine ses paroles, comme le noyau de conscience que Bakhtine conceptualise à propos des personnages de Dostoïevski, qui semblent échapper au contrôle du narrateur. Ainsi les trois personnages historiens-chercheurs mélangent toujours leur univers mental à l’enquête, l’imprègnent de leurs tics de langage et leur style vestimentaire. Ce qui enrichit l’enquête. La nièce a par exemple la manie suspecte de rouler la nuit pour se calmer… Les détails et traits donnés au lecteur sont nombreux et chargés de nombreuses significations possibles, ce qui rend ainsi plus passionnante la quête du criminel. À l’image d’un archéologue, ou d’un archéozoologue (spécialité de l’auteure), le lecteur constitue ses hypothèses.

Non seulement les personnages existent par leur épaisseur, mais ils sont toujours actifs, y compris en dehors des événements racontés. Le récit joue beaucoup avec les zones d’ombre comme toute enquête (qui repose sur la scène non racontée du crime), mais pas seulement pour le crime. Les personnages vont et viennent sans qu’on sache ce qu’ils faisaient, mentent, omettent de dire… Ils ont chacun leurs secrets, leurs motivations (amour de Marc pour la nièce, de Mathieu…), un passé et un avenir espéré (les trois héros sont dans leur thèse de doctorat) qui permet au lecteur de se plonger dans chaque personnage et de projeter son esprit de reconstitution des événements et du crime.

À la manière des grandes séries policières et de la Comédie humaine de Balzac, la réutilisation des personnages des historiens (qui apparaissent comme principaux dans deux autres romans et dans quelques enquêtes d’Adamsberg), permet encore d’épaissir leur vie fictive, de faire sortir les personnages de leur prison de papier. On pourrait faire le lien avec Le Musée de l’innocence d’Orhan Pamuk qui a créé un musée rendant existant dans la réalité des objets et photos semblant tirées de la fiction racontée.

La bizarrerie est posée d’emblée par l’apparition de l’arbre qui semble finalement n’étonner que la victime. Certains dialogues, comportements ou images littéraires sont parfois un peu simplistes, mais cela participe à cette atmosphère légère, sans prétention, qui rend le roman et les personnages attachants, en dépit de la noirceur des crimes. L’omniprésence du discours indirect libre (mêlant le flux de pensée des personnages ou les mots qu’ils auraient pu utiliser et la voix qui raconte) permet là encore un envahissement des personnages sur la narration et par là même, de dissimuler le jeu, la tricherie initiale du récit policier, cacher des éléments au lecteur.

Passages retenus

L’art du récit déceptif, Chapitre 19 :

Incapable de dormir, il entendit Alexandra rentrer vers trois heures du matin. Il avait laissé toutes les portes ouvertes pour pouvoir guetter Cyrille s’il se réveillait. Marc se dit qu’il serait incorrect de descendre pour écouter. Il descendit néanmoins et prêta l’oreille depuis la septième marche de l’escalier. La jeune femme se déplaçait sans bruit pour ne réveiller personne. Marc l’entendit boire un verre d’eau. C’était bien ce qu’il pensait. On file droit devant soi, on s’égare avec fermeté dans l’inconnu, on prend quelques solides résolutions contradictoires, mais en fait on méandre et puis on revient.
Marc s’assit sur cette septième marche. Ses pensées se cognaient, s’entassaient ou bien s’écartaient les unes des autres. Comme les plaques de l’écorce terrestre qui s’ingénient à déraper sur le machin glissant et chaud qu’il y a en dessous. Sur le manteau en fusion. C’est terrible cette histoire de plaques qui déconnent dans tous les sens à la surface de la Terre. Impossible de tenir en place. La tectonique des plaques, voilà comment ça s’appelle. Eh bien lui, c’était la tectonique des pensées Les glissades perpétuelles et parfois, inévitablement, la bousculade. Avec les emmerdements qu’on sait. Quand les plaques s’écartent, éruption volcanique. Quand les plaques se heurtent, éruption volcanique aussi. Qu’est-ce qu’avait Alexandra Haufman ? Comment allaient se dérouler les interrogatoires de Leguennec, pourquoi Sophia avait-elle brûlé à Maisons-Alfort, est-ce qu’Alexandra avait aimé ce type, le père de Cyrille ? Est-ce qu’il devrait aussi mettre des bagues sur sa main droite, à quoi ça sert d’avoir un caillou de basalte pour chanter ? Ah, le basalte. Quand les plaques s’écartent, c’est du basalte qui sort, et quand les plaques se chevauchent, c’est encore autre chose. Du ?… De ?… De l’andésite. Exactement, de l’andésite. Et pourquoi cette différence ? Mystère, il ne s’en souvenait plus. Il entendit Alexandra qui se préparait à se coucher. Et lui, assis à plus de trois heures du matin sur une marche de bois, il attendait que la tectonique se tasse. Pourquoi avait-il engueulé le parrain comme ça ? Est-ce que Juliette leur ferait une île flottante demain comme souvent le vendredi, est-ce que Relivaux allait cracher le morceau à propos de sa maîtresse ? Qui héritait de Sophia, est-ce que sa conclusion sur le commerce villageois n’était pas trop audacieuse, pourquoi Mathias ne voulait-il jamais s’habiller ?

Ekphrasis et références, Chapitre 33 :

Muets, les trois hommes se rapprochèrent du cliché pour le regarder. Aucun d’eux n’osait le toucher, comme s’ils avaient peur. L’écriture au doigt laissée par Dompierre était faible, irrégulière, d’autant qu’il avait dû lever le bras pour atteindre le bas de la portière. Mais il n’y avait aucun doute possible. Il avait écrit, en plusieurs temps, comme reprenant ses dernières forces, « Sofia Siméonidis ». Le « a » de Sofia avait un peu dérapé, et l’orthographe aussi. Il avait écrit « Sofia » au lieu de « Sophia ». Marc se rappela que Dompierre disait « Mme Siméonidis ». Son prénom ne lui était pas familier.

Atterré, chacun s’assit en silence, assez loin du cliché où s’étalait, en noir et blanc, la terrible accusation. Sophia Siméonidis vivante. Sophia assassinant Dompierre. Mathias eut un frisson. Pour la première fois, le malaise et la peur tombèrent dans le réfectoire, ce vendredi, en plein début d’après-midi. Le soleil entrait par les fenêtres mais Marc se sentait les doigts froids, des fourmis dans les jambes. Sophia vivante, manigançant sa fausse mort, faisant brûler une autre à sa place, laissant un caillou de basalte en témoin, Sophia la belle rôdant, la nuit, dans Paris, dans la rue Chasle. Tout près d’eux. La morte-vivante.
– Et Gosselin, alors ? demanda Marc à voix basse.
– Ce n’était pas lui, dit Vandoosler sur le même ton. Je le savais déjà hier, de toute façon.
– Tu le savais ?
– Tu te souviens des deux cheveux de Sophia que Legennec a retrouvés le vendredi 4 dans le coffre de la voiture de Lex ?
– Évidemment, dit Marc.
– Ces cheveux, ils n’y étaient pas la veille. Quand on a appris le jeudi l’incendie de Maison-Alfort, j’ai attendu la nuit pour aller aspirer le coffre de sa voiture de fond en comble. J’ai conservé de mes années de service un petit nécessaire assez pratique. Dont un aspirateur sur batterie et des sachets bien propres. Il n’y avait rien dans le coffre, pas un cheveu, pas un bout d’ongle, pas un fragment d’habit. Que du sable et de la poussière.

Stupéfaits, les trois hommes dévisageaient Vandoosler. Marc se souvenait. C’était la nuit où, assis sur la septième marche, il avait fait de la tectonique des plaques. Le parrain qui descendait pisser dehors avec un sac en plastique.
– C’est vrai, dit Marc. J’ai cru que tu allais pisser.
– J’ai pissé aussi, dit Vandoosler.
– Ah bon, dit Marc.
– Ce qui fait, continua Vandoosler, que lorsque le lendemain matin Leguennec a fait saisir la voiture et qu’il y a trouvé deux cheveux, ça m’a fait bien rigoler. J’avais la preuve qu’Alexandra n’était pour rien dans ce meurtre. Et la preuve que quelqu’un, après moi, était venu déposer ces pièces à conviction dans la nuit, pour enfoncer la petite. Et ça ne pouvait pas être Gosselin, puisque Juliette affirme qu’il n’est revenu de Caen que le vendredi pour déjeuner. Ce qui est vrai, j’ai vérifié.
– Mais pourquoi tu n’as rien dit, bon sang ?
– Parce que j’avais agi hors de la légalité et qu’il me fallait garder la confiance de Leguennec. Aussi parce que je préférais laisser croire à l’assassin, quel qu’il fût, que ses plans fonctionnaient. Lui laisser la bride sur le cou, laisser filer la ligne, voir où l’animal, en liberté et sûr de lui, allait réapparaître.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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