
Le criminel est ailleurs
Vargas (Fred) 2001, Pars vite et reviens tard, Viviane Hamy.
Résumé :
Joss le Guern, ancien marin reconverti en crieur public place Edgar Quinet, s’installe dans la colocation de Decambrais. L’ancien professeur d’histoire négocie avec lui, qu’il lui transmette les messages énigmatiques qu’il est amené à crier depuis quelques temps. Il sent bien que ce sont des citations tirées de vieilles chroniques du Moyen-Âge…
Une dame vient au commissariat pour avertir qu’un plaisantin a peint des grands 4 renversés sur les portes de son quartier. Chacun est sous-titré C.L.T. (Cito, Longe, Tarde = vite, loin, longtemps). Rien ne semble inviter à prendre la chose au sérieux, pourtant quelque chose intrigue le commissaire Adamsberg… Il reçoit alors Decambrais et Joss qui viennent lui parler de cette série de messages qui semblent prophétiser le retour de la peste comme châtiment…
Un premier cadavre est retrouvé, en apparence frappé par la peste noire, le cadavre a des marques de piqûres de puces… La nouvelle sème la panique dans les journaux mais quelque chose coince : le noircissement de la peau est une représentation populaire de la maladie… mais fausse !
Commentaires
Tous les personnages du roman, et particulièrement le groupe de la place Edgar Quinet, ont un passé trouble, accidenté, les ayant conduit à une vie de marginaux. Lizbeth fut une fille forcée à la prostituée ; Eva, une femme battue ayant fui le domicile… Joss le marin et Decambrais le professeur, ont fait de la prison à la suite d’une injustice. À l’image de Joss, le plus typique d’entre eux – impossible de retrouver un travail dans son secteur, surtout après la prison -, ils sont hantés par les fantômes d’un passé impossible à oublier et exercent des occupations professionnelles atypiques (Damas vend des rollers alors qu’il était physicien ; Decambrais est logeur et écoute les problèmes des gens alors qu’il était professeur ; Lizbeth chante le jazz…). Le jeune doctorant en histoire médiévale qui aide le commissaire Adamsberg exerce le boulot de femme de ménages… Cette poche de marginalité est ainsi une sorte de monde à l’envers, où personne n’est à la place qu’il devrait occuper, là où ses compétences lui permettraient de réaliser de bonnes choses pour la société (un point fondamental pour une société fonctionnelle d’après Platon, dans La République). Ainsi, ce monde dans lequel se déroulent des crimes est fondamentalement un monde à l’envers, où l’action mauvaise est trop peu souvent punie (le mari d’Eva, le patron de Joss…) ; les bons comportements trop souvent ignorés (comme cette dame qui vient au commissariat alerter sur les peintures étranges sur les portes de son bâtiment).
Ce jeune expert médiéviste auquel fait appel Adamsberg est en fait un personnage récurrent des romans de Fred Vargas (notamment Debout les morts !) : il vit en colocation avec deux autres doctorants en histoire, sans le sou, sans poste, et avec son oncle, un ancien chef de police viré pour avoir aidé un criminel… On peut faire le parallèle entre cette colocation et la maison collective de Decambrais et le bar où se réunissent les paumés de la place Edgar Quinet. Les trois sont des lieux d’entraide entre marginaux. On pourrait même parler de quartier « refuge » (dans L’Exode, les refuges sont des villes prévues pour abriter les personnes rejetées d’une autre ville pour avoir commis un crime, notamment sans préméditation, par accident ou par défense). Il est remarquable de voir que dans ce groupe, la seule personne qui semble ne pas avoir de passé douloureux est la sœur de Damas, Marie-Belle… qui se révélera être la plus viciée, manipulant ses deux frères pour obtenir un héritage… Un peu à la manière de Simenon et de son inspecteur Maigret (par exemple dans Le Chien jaune), si les crimes arrivent systématiquement dans ces poches de marginalité et les marginaux y sont inévitablement mêlés, les vrais responsables sont souvent ailleurs… Riches figures agissant impunément… Ici, le plus criminel serait un richissime industriel qui a abandonné ses enfants illégitimes, suscitant chez eux frustration, jalousie… Sentiments d’injustice, déclassement, vengeance impossible, sont le terreau du crime.
Le personnage de crieur est un métier de lettres oublié, proche du peuple, inverse de l’écrivain public, sorti de l’inconscient collectif comme d’un terrain de fouilles par Fred Vargas, archéo-zoologue de formation. Joss – qui disparaît au fil du récit – est pourtant bien le personnage le plus caractéristique du roman, le plus épais : porteur de messages incompris comme Cassandre, mêlés au bruit assourdissant de la foule, messages qu’il ne cherche pas à comprendre, qu’il ne peut sans doute même pas comprendre, Joss, l’homme du peuple qui subit, sur lequel pèse l’injustice d’un système, le frustré qui a renoncé à l’amour, au bonheur, le fou ordinaire qui parle avec les morts. Symboliquement, ses messages secrets ne peuvent être entendus que par son opposé, un professeur d’histoire, de retour au bas de l’ascenseur social. Mais surtout, c’est le commissaire qui est le vrai partenaire de Joss, celui qui va valoriser ses messages et lui rendre justice ou utilité. Les policiers sont souvent considérés comme des héros, à l’opposé des criminels, ou au contraire sont rapprochés des criminels pour l’esprit tordu qui leur permet de les comprendre… Mais Adamsberg est plutôt à rapprocher des marginaux, des victimes de l’injustice comme Joss et Decambrais. Sa mémoire défaillante (en termes de noms / visages) le sépare radicalement des caractéristiques attendues dans son corps de métier. Il partage ainsi une bizarrerie de caractère avec les plus célèbres figures d’enquêteurs, à commencer par Sherlock Holmes, drogué, excentrique… (cf. Une étude en rouge).
Citations
Misère affective due à la misère du logement, accueil dans la colocation, p. 69
Joss s’était habitué à vivre seul, bouffer seul, dormir seul et parler seul, sauf quand il allait parfois dîner chez Bertin. Durant les treize années de sa vie parisienne, il avait eu trois amies, pour des temps assez courts, mais jamais il n’avait osé les emmener dans sa chambre pour leur proposer l’accueil du matelas posé à même le sol. Les maisons des femmes, même rudimentaires, avaient toujours été plus accueillantes que sa retraite délabrée.
Joss fit un effort pour secouer cette balourdise qui semblait revenir des temps anciens de son adolescence, agressive et empruntée. Lizbeth lui sourit en lui tendant son rond de serviette personnel. Quand Lizbeth souriait si largement, il ressentait l’envie, dans un brusque élan, de se jeter contre elle, comme un naufragé qui rencontre un rocher dans la nuit. Un splendide rocher, rond, lisse et sombre, auquel on vouera une gratitude éternelle. Ça l’étonnait. Il ne connaissait cette violence sentimentale qu’avec Lizbeth, et quand elle souriait. Un murmure confus des convives souhaita la bienvenue à Joss, qui prit place à la droite de Decambrais.
Handicapé de l’amour et des relations sociales, p. 77 :
Sur son carnet, il écrivit Femme, Intelligence, Désir, égale Camille. Il s’interrompit et relut cette ligne. Des mots énormes et des mots plats. Mais posés sur Camille, ils se soulevaient, comme emplis d’évidence. Il pouvait presque les voir faire des bulles à la surface du papier. Bien. Égale Camille. Très ardu pour lui de rédiger le mot Amour. Le stylo formait le « A » puis s’immobilisait sur le « m », trop inquiet pour poursuivre. Cette réticence l’avait longtemps intrigué jusqu’à ce qu’il puisse, à force de la fréquenter, atteindre à son centre, croyait-il. Il aimait l’amour. Il n’aimait pas les trucs qu’entraînait l’amour. Car l’amour entraînait des trucs, tant il est utopique de vivre exclusivement au lit, ne serait-ce que deux jours. Toute une spirale de trucs, amorcée par quelques idées en l’air et assouvie par un baraquement en dur d’où l’amour était censé ne jamais s’enfuir. Parti violent comme un feu d’herbe entre deux portes et sous le ciel, il achevait sa course entre quatre murs au sol d’une cheminée. Et pour un type comme Adamsberg, la spirale des trucs s’annonçait comme un piège accablant.
Tout le monde est marginal, p. 119 :
– C’est possible, dit Adamsberg. Mais c’est un effet d’optique. Tant qu’on regarde de loin, tout semble toujours proprement en ordre. Dès qu’on s’approche de près et qu’on prend le temps d’observer les détails, on s’aperçoit que tout le monde est plus ou moins cinglé, sur cette place, sur une autre, ailleurs et dans cette brigade.