
Extirper la pensée libérale de marché de la société.
Polanyi (Karl) 1947, La mentalité de marché est obsolète, éd. Allia, 2021
Trad. de l’anglais par Laurence Collaud (Our Obsolete Market Mentality)
Résumé
Le libéralisme économique donnait des signes d’affaiblissement dans l’après Seconde Guerre. Polanyi considère que c’est la conséquence de la progressive autonomisation du champ économique. C’est-à-dire que l’économie de culture libérale, se mêlant de tout mais en ne prenant en compte rien d’autre que l’aspect financier, devenant dominante dans les décisions politiques et représentations du monde, s’est ainsi progressivement fermée à toute autre interprétation du monde et de l’humain… Tout objet devenant un produit marchand, y compris des choses qui ne le sont peut-être pas, comme le travail, la nature et la monnaie. L’être humain n’est plus qu’un animal uniquement mû par sa faim et par sa peur du manque.
En ignorant la complexité des rapports sociaux qui conditionnent le marché, la théorie de l’économie de marché détériore et déforme les objets qu’elle considère finissant inévitablement par affaiblir le marché lui-même, perdant ainsi sa pertinence dans la recherche d’une évolution harmonieuse des civilisations.
Commentaires
La notion d' »autonomisation du champ économique » est le négatif du « fait social total » avec lequel Marcel Mauss caractérisait l’économie dans les civilisations traditionnelles, dans son Essai sur le don, vingt années plus tôt. C’est-à-dire que les échanges économiques se limitent rarement à de simples questions d’intérêts, d’acquisition et de profit… mais sont le plus souvent conditionnés et indissociables des autres sphères d’activité humaine (spiritualité, tradition, honneur, solidarité, amitié, rivalité…). Au contraire, les théoriciens libéraux du XVIIIe siècle, dans une démarche cartésienne, comme des scientifiques de laboratoires, auraient extrait l’échange économique du reste de la configuration sociale pour mieux l’analyser. Puis, dans leur quête de pureté, à l’imitation des sciences mathématiques, et dans leur quête de pouvoir sur la décision politique, les économistes libéraux auraient continué à découdre la société, jusqu’à promouvoir des réformes qui forçaient le réel à se conformer à leurs théories… C’est-à-dire que la qualité, le goût, le respect des rites, l’honneur, l’amour, les valeurs morales, etc. n’ont pas de chiffres, n’ont donc pas d’existence dans le modèle économique… Pléonasme définitoire : l’économie libérale est un succès car on n’y mesure que ce qui relève de son succès. Le succès du libéralisme (considérant l’unique enrichissement quantifiable) se mesure en cachant sous la table de calcul les restes et déchets peu chiffrables, qui ne relèvent pas de ce qu’ils considèrent comme de l’économique pure… De plus, cette réussite économique européenne des XVIIIe-XXe siècles – et donc sa prétendue supériorité civilisationnelle – s’est faite en très grande partie sur la minimisation des avantages conférés par l’esclavage, les génocides, l’appropriation impérialiste des terres et des matières premières, les avantages concurrentiels en défaveur des pays du Tiers-Monde, la dévaluation des ouvriers et paysans…
L’utilisation du mot « obsolète » mène inévitablement à un rapprochement avec la pensée de son contemporain Günther Anders (cf. L’Obsolescence de l’Homme, 1956 – le mot allemand recouvrant une signification similaire). L’Homme, réduit à un simple opérateur marchand répondant à ses manques comme un animal à ses besoins, ou à un simple usager des technologies, perd logiquement son humanité : homo oeconomicus comme homo technologicus est un animal domestiqué, industrialisé, enfermé dans un enclos comme le porc de Raymond Cousse (cf. Stratégie pour deux jambons, 1978), consentant et même fier d’être réduit à son facteur de production de lui-même pour servir à la consommation. Comme lui nous nous photographions souriant dans notre costume de produit… Mais Polanyi déporte la caractérisation : si cette mentalité économique détruit l’humain, c’est que c’est celle-là qui est obsolète. Et on voit ce qu’il y aurait de proprement paradoxal et pourtant quelque part salvateur à dire de même de la course à l’innovation technologique… Le nucléaire, la high tech, le numérique, le monde connecté, l’IA, réalité virtuelle, voyages pour Mars… ne sont-ils pas tout simplement obsolètes puisqu’ils ne correspondent pas à une évolution humaine possible et souhaitable ? L’économiste libéral et la technologie numérique ont en commun leur monomanie idolâtre du chiffre : « computer » signifiant d’ailleurs calculatrice ; « ordinateur » évoquant l’agent d’autorité qui confère une valeur hiérarchique dans l’Église catholique. Le chiffre de droit divin : La Gouvernance par les nombres, mise en évidence par Alain Supiot, indépassable car sacrée. Une religion, avec une anti-morale (la morale des affaires, à l’opposé de toute règle de vie en société, cf. Avertissement aux écoliers…, de Raoul Vaneigem), avec ses aristocrates hommes d’affaire de bonne lignée, marquis, ducs et princes, qui se font la guerre complicitement, ravagent les champs économiques pour mieux monnayer leur protection et garder le pouvoir…
L’approche anthropologique de Polanyi a longtemps été négligée, parce que ne provenant pas d’un économiste pur, mais aussi parce que prédisant la fin du libéralisme pour les années 70, or que celui-ci semblait au contraire triompher durant les trente glorieuses (jusqu’à l’énormité ridicule de « fin de l’histoire » du pseudo-économiste-Nostradamus Francis Fukuyama…) Or, c’est bien dans ces années-là que les problématiques écologiques émergent avec notamment le premier rapport Meadows, « Les limites de la croissance », en 1972 – futur GIEC. Aujourd’hui qu’elles sont incontournables, la pensée de Polanyi apparaît plus pertinente que jamais. Il dénonçait déjà l’imposture de l’exploitation gratuite de la nature (qu’il ajoute à celles des travailleurs et de la monnaie, traitées par Marx et Keynes)… Mais au-delà, Polanyi met en évidence la faiblesse anthropologique des théories libérales de l’économie de marché, la supercherie de leurs résultats et leur illégitimité fondamentale à orienter la prise de décisions politiques… Le plus grave n’est d’ailleurs pas l’incapacité du libéralisme à répondre aux crises et à apporter la prospérité, mais la dégradation de l’être humain qu’elle engendre par les vues limitées de son idéologie. Le libéralisme premier prônait l’affranchissement d’une régulation injuste verrouillée par des seigneurs privilégiés… Le néo-libéralisme, fondé sur le mythe que c’est la libération des règles et donc le grossissement de la sphère économique qui a permis le développement social et économique de la civilisation – et non le passage à des règles plus justes -, refuse par principe toute régulation qui risquerait de freiner le gonflement de la bulle économique capitaliste… Les preuves chiffrées des contre-performances du libéralisme niées, aveuglement dogmatique, accompagnent la fuite en avant du néo-libéralisme qui ne trouve plus de marge de croissance que dans la sur-extension du domaine d’exploitation capitaliste : données privées, bénévolat, chômage, santé, intellect, éducation, migrants illégaux… On peut dès lors se demander si la fin du libéralisme n’a pas effectivement eu lieu, et que ce qui a suivi n’était déjà plus cela, mais un capitalisme cloisonné, verrouillant des monopoles tout en se donnant des airs d’idéologie libérale : le néo-libéralisme, le libertarianisme, sont-ils encore des libéralismes ?
Passages retenus
p. 12-13
L’économie libérale, cette réaction première de l’homme face à l’avènement de la machine, constitua une rupture brutale avec la situation antérieure. Ce fut le début d’une réaction en chaîne : les marchés isolés d’autrefois ont été transmués en un système de marchés autorégulateur. Cette nouvelle économie donna naissance à une nouvelle société.
L’étape décisive fut la suivante : on transforma le travail et la terre en marchandises, c’est-à-dire qu’on les traita comme s’ils avaient été produits pour être vendus. Certes, l’un comme l’autre n’étaient pas réellement des marchandises, dans la mesure où ils n’étaient pas produits du tout (comme la terre) ou, s’ils l’étaient, ils n’étaient pas destinés à la vente (comme le travail). Et pourtant, jamais fiction plus efficace ne fut imaginée. En achetant et en vendant librement le travail et la terre, on leur imposa le mécanisme du marché. Il y eut désormais offre de travail et demande de terre. Il y eut, en conséquence, un prix de marché pour l’emploi de la force de travail, appelé salaire, et un prix pour l’utilisation de la terre, appelé rente. Les marchés du travail et de la terre se sont constitués, à l’image de ceux des marchandises que ces facteurs concouraient à produire. L’ampleur réelle d’un tel changement est mieux perçue si l’on rappelle que les mots travail et terre n’indiquent pas autre chose que, respectivement, l’homme et la nature. La fiction de la marchandise consigne le destin de l’homme et de la nature au fonctionnement d’un automate qui suit sa routine et est régi par ses propres lois.
p. 32
Nous dirons que les relations sociales sont désormais enchâssés dans le système économique alors qu’autrefois le système économique était enchâssé dans les relations sociales.
Si les classes sociales résultaient directement du mécanisme du marché, celui-ci déterminait indirectement d’autres institutions. L’État et le gouvernement, le mariage et le fait d’élever des enfants, l’organisation de la science et de l’éducation, de la religion et des arts, le choix du métier, les formes d’habitat et les types de peuplement, jusqu’aux choix esthétiques personnels, tout devait se conformer au modèle utilitariste ou, pour le moins, ne devait pas interférer avec le fonctionnement du mécanisme de marché. Or, bien peu d’activités humaines peuvent être réalisées dans le vide ; puisque même le stylite a besoin de son pilier, le système de marché en est venu indirectement à déterminer quasiment la société tout entière. Il devint presque impossible d’éviter la conclusion erronée selon laquelle le système économique était « réellement » la société, de la même façon que l’homme « économique » était l’homme réel.
p. 34-35 :
Tenter d’appliquer le déterminisme économique à toutes les sociétés humaines relève presque du fantastique. Pour tous ceux qui étudient l’anthropologie sociale, il est bien évident qu’un grand nombre d’institutions très diverses sont compatibles avec des moyens de production presque identiques. La créativité de l’homme n’a été suspendue que lorsqu’on a permis au marché de broyer le tissu social pour lui donner l’apparence uniforme et monotone de l’érosion lunaire. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que son imagination sociale montre des signes de grande fatigue. Un jour, peut-être sera-t-il devenu incapable de retrouver la souplesse, la richesse et le pouvoir imaginatif de ses attributs primitifs.
J’ai conscience qu’il est inutile de me défendre aux yeux de ceux qui me prendront pour un « idéaliste ». Celui qui, en effet, remet en cause l’importance des motivations « matérielles » est supposé s’appuyer sur la force des motivations qualifiées d’ « idéales ». Il s’agit pourtant d’une très grave erreur d’interprétation. La faim et le gain n’ont rien de particulièrement « matériel ». À l’inverse, la fierté, l’honneur et le pouvoir ne sont pas nécessairement des motivations plus « élevées » que la faim et le gain.
J’affirme que cette dichotomie est arbitraire. Reprenons l’analogie du sexe. Il est certain qu’une différence réelle existe entre des motivations plus ou moins « élevées ». Cependant, en ce qui concerne, la faim ou le sexe, il est pernicieux d’institutionnaliser cette séparation entre les composantes « matérielles » et « idéales » de l’homme. Concernant le sexe, cette vérité, si vitale à l’épanouissement total de l’homme, a toujours été reconnue comme telle ; c’est le fondement de l’institution du mariage. Pourtant, dans le domaine tout aussi stratégique de l’économie, cette donnée a été négligée. Ce domaine-ci a été « séparé » de la société et défini comme le royaume de la faim et du gain. Notre dépendance toute animale vis-à-vis de la nourriture a été mise en évidence et l’on a permis que la peur de la famine puisse agir sans spécifications ni limites. Cet esclavage humiliant, constitué par notre dépendance au « matériel », que toute culture humaine est censée atténuer, a été délibérément renforcé. Il constitue la racine de la « maladie d’une société acquisitive », contre laquelle Tawney nous mettait en garde ; un siècle auparavant, le génial Robert Owen, dans ses meilleurs écrits, décrivait la motivation par le profit comme « un principe allant totalement à l’encontre du bonheur individuel et public ».