
La joie de donner son corps à la réussite industrielle.
Cousse (Raymond) 1957, Stratégie pour deux jambons, éd. Serpent à plumes, coll. Motifs, 2001
Résumé
Un porc se propose un questionnement existentiel, un compte-rendu de recherches, en spécialiste de l’hysologie (l’étude, les discours, à propos du porc), depuis son enclos de 2m sur 2m, avant que ne vienne le temps où il remettra fièrement ses beaux jambons bien produits à l’équarrisseur…
Commentaires
L’auteur prête sa voix au cochon industrialisé, d’abord sans doute dans un geste de défenseur de la cause animale, peut-être plus encore en tant que fabuliste critiquant l’humanité par la voix animale. Entendre la voix d’un élément absurde, une nature pathétiquement étouffée avant même son premier souffle, vie qui n’a d’autre but que sa fin lamentable et pré-écrite, a déjà quelque chose de provocateur, de choquant : voilà le spectateur-lecteur, ce bourgeois consommateur satisfait de viande, assis-forcé à écouter sa victime pérorer, développer ses doléances. Raymond Cousse se fait ainsi juge, donnant la parole à qui en était privé jusque là. Mais étrangement, cette victime ne se lamente pas, n’implore pas, ne réclame pas pitié. Au contraire, la voilà complice de son cochonier. Parallèle évident avec la traite négrière ou avec les systèmes coloniaux, la victime a incorporé dans son être, dans sa raison d’être, l’indiscutabilité de son infériorité, de la direction d’existence qu’on lui a attribué. Et c’est là sans doute la plus vertigineuse conséquence de l’exploitation.
Quelque part entre La Ferme des animaux d’Orwell et Le Terrier de Kafka, l’astuce littéraire fait entendre la voix du cochon tout en se laissant deviner comme masque d’une voix proprement humaine. La pyramide sociale décrite par le porc, ce destin de consommateur consommé, producteur de soi-même, rappelle inévitablement la critique marxiste de la société de consommation. Le genre monologué, ici écrit pour être porté à la scène, fait bien-sûr penser aux one-man shows les plus ironiques et féroces de Coluche ou Desproges. Un texte aussi à rapprocher des grands textes littéraires du genre comme les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, Le Bavard de René-Louis Des Forêts ou La Chute de Camus… Le porc, réduit à ne pouvoir être qu’expert dans l’analyse de son exploitation, ne pouvant retrouver sa fierté qu’en se faisant critique de cette critique marxiste, qu’en se présentant comme consentant et même collaborateur de cette exploitation de lui-même, fait montre d’un masochisme éclaboussant, tellement énorme qu’il laisse entendre l’ironie toute socratique de l’auteur-acteur, ironie qui, tel que l’analyse Jankélévitch, fait éclater la thèse qu’il surjoue..
Bientôt, le cochon n’étant qu’humain mal déguisé, devient l’image à peine déformée du spectateur-lecteur. Ce clown d’abattoir qui se vante de son libre-arbitre, de vendre son corps rentabilisé, c’est lui. Comme on est ce qu’on mange, on devient aussi l’image du traitement infligé à ceux dont on a la protection. Comme le dit Césaire, le colon s’est bestialisé en traitant le colonisé comme une bête (cf. Discours sur le colonialisme). L’homme qui a industrialisé l’animal pour le déguster, qui a optimisé en négligeant tout souci de l’animal, en négligeant sa propre humanité, s’est transformé lui aussi en produit industriel, a consenti, et participe à cette matrice où il n’est plus question que de rendement, de production de soi, de vente de soi, de fierté de cette vente… Il est ainsi producteur de sa propre déshumanisation, prisonnier morbide de la seule joie de l’autodestruction.
Passages retenus
Renoncement à regarder vers le haut, p. 8-9
Et c’est ainsi que, délivré de l’obsession des hauteurs, je pus désormais me consacrer à des tâches plus terre à terre, auxquelles l’exercice des deux dimensions suffit largement. Et si ce revirement ne se fit pas sans heurts, il se fit et c’est là l’essentiel. Je n’ai pas souvenir d’avoir, depuis, ne fût-ce qu’une fois, levé les yeux aux plafond, si ce n’est par inadvertance ou pour compter les mouches. C’est une belle performance, à mon avis, tant la tentation est grande, ici, d’en appeler aux puissances célestes pour un oui ou pour un non. Mais j’ai su y résister et tout me dit que je saurai y résister jusqu’au bout. Le plafond ne me contemplera plus que de dos désormais, qu’il se le tienne pour dit ! Il pourrait bien me tomber sur la tête que cela ne changerait rien à ma détermination.
Intérêt de la castration, p. 24-25
Quant au cochon, inutile d’énumérer les avantages qu’il en tire. Il suffit d’apprécier un instant la démarche empruntée du verrat et l’embarras que lui cause cet énorme paquet au niveau de l’entre-jambons, et dont il n’a que faire, le plus souvent. Sans parler de la convoitise des truies, immanquablement fascinées par ce spectacle, je me suis toujours demandé pourquoi, ni de la jalousie des autres verrats, contrariés par la fascination de la truie et lui reprochant amèrement. Mais il serait injuste de ne pas mentionner également l’amertume et la jalousie de la truie vis-à-vis d’une, voire de plusieurs, de ses consoeurs pour peu que son verrat favori en vienne à reporter, comme c’est trop fréquent, ses affection et tendresse sur l’une ou les autres, prises isolément ou conjointement.
p. 85-86
Quoi qu’on prétende – et qui le prétend, sinon ces messieurs -, les différences anatomiques entre le porcher et son pensionnaire sont minces. Un extra-terrestre averti ne verrait là que des particularismes locaux. Pour ma part, je ne distingue en lui qu’un cochon ordinaire dégénéré. Il suffit de jeter un oeil sur la négligence dans laquelle il tient sa propre marchandise : atrophie des jambons, travers de côtes énigmatiques, jambonneaux dérisoires… Ou de se le représenter avant sa chute, au temps béni où l’instinct des hauteurs l’épargnait encore. On mesure alors l’étendue du carnage. Voilà où mène l’ambition sordide. Dès lors que privée de sa finalité naturelle, on comprend que la vie perde de son sens. Le sujet glisse imperceptiblement vers la révolte, d’abord inférieure, et de ce fait respectable puis, de fil en aiguille, passe à la rébellion ouverte. L’outil de travail devient le cadet des soucis, on n’a de cesse de ruer dans les brancards et faire verser le local. Le désespoir aidant, on finit par implorer le ciel puis par imaginer ou constater au plafond l’existence d’une trappe salvatrice. Il n’en faut pas plus pour voir des troupeaux de cochons se dresser sur leurs ergots et s’élancer à la conquête des portes du ciel. Évidemment, on ne renie pas sa nature sans laisser quelques plumes dans la bagarre. Mais le pli est pris. Finies les vicissitudes de la production, il ne sera plus question désormais que des aléas de l’ascension.
L’indignité ne se limite en rien à la promotion personnelle. Encore faut-il mystifier la classe laborieuse en suscitant une gauche et une droite bidons dans les culs-de-basse-fosse quand le débat réel se déroule à l’étage supérieur, entre les diverses factions de porchers. Voilà qui suffit à neutraliser la classe des porcine pour longtemps, dès lors que la mangeoire est pleine.
Un avis sur « Imaginez la scène : Stratégie pour deux jambons, de Raymond Cousse »