Imaginez la scène : Une maison de poupée, de Henrik Ibsen

Le bonheur empoisonné

Ibsen (Henrik) 1879, Une maison de poupée, éd. Actes Sud, coll. Babel, 2016

Trad. du norvégien par Éloi Recoing (Et dukkehjem), 2009.

Note : 4 sur 5.

Résumé

Le temps de Thank’s Giving est venu. Nora se réjouit, son mari Helmer va devenir directeur de banque. Finis les sacrifices. Seul le docteur Rank, ami des deux mariés, malade, a des mots lugubres. Pour la partie prochaine, Nora dansera la tarantelle dans un beau costume italien…

Voilà que sonne madame Linde, une amie d’enfance de Nora. Elle aimerait que Nora intervienne auprès de son mari pour lui trouver une place à la banque. Nora accepte et lui avoue avoir connu elle aussi des périodes difficiles, quand elle a dû faire un emprunt dans le dos de son mari… Helmer, devenu directeur, se débarrasse d’un certain Krogstad, un employé qui aurait fait des opérations douteuses par le passé…

Commentaires

L’intrigue laisse d’abord croire à un vaudeville ou un drame bourgeois sur le thème de l’argent, une comédie légère, avant de prendre un virage inattendu qui désoriente la grille d’interprétation du spectateur. Les détails qu’on avait négligés dans une perspective prennent soudain une toute autre valeur. Ce petit malaise qu’on avait à peine relevé – la maladresse répétée du mari – puis discriminé, devient déterminent. Ces petits éléments négligeables du quotidien sont comme des perturbateurs endocriniens, provoquant un effet cocktail ravageur. On imaginerait presque un nouveau genre avec ses nouveaux codes, l’inverse des comédies de mariage : le drame féministe de rupture ou comment une femme en vient à la décision de se libérer des liens du mariage… On pourrait ici faire un rapprochement avec les récits autobiographiques de Colette, Les Vrilles de la vigne (1908), dans lesquels elle déclare s’être mise à écrire la nuit comme le rossignol chante, s’échapper du faux confort du mariage, pour s’expliquer à elle-même cet abandon du sentier commun du bonheur… De la même manière Nora refuse l’hypothèse d’un prochain amour traditionnel plus réussi…

Pourquoi une femme bourgeoise, visiblement à l’abri de tout problème dans la vie, décide de rompre les liens sacrés du mariage ? Non. Nora n’est pas une femme maltraitée, dominée par la force… Elle ne pourrait se rendre à la police pour montrer des marques de violence physique, ni donner des enregistrements de menace verbale ou témoignages de tromperie… Non, la pièce d’Ibsen est le symbole d’un féminisme plus subtil : Nora est au contraire l’habitante surprotégée d’une cage dorée. Soignée, entretenue, guidée… infantilisée. On lui évite toute erreur, toute mauvaise expérience, toute prise de risque. On lui évite donc d’apprendre par elle-même, et de se déterminer en conséquence. Préservée à l’état d’enfant et encore – l’enfant est éduqué pour devenir adulte, on le somme de le devenir -, maintenue dans un état de non croissance, la femme est bien réduite à une poupée, qu’on rend belle, qu’on soigne, mais qui n’est pas pleinement vivante. Son mouvement, ses paroles, sont pilotées, attendues, comme celles d’un jouet. Et c’est sans doute le vrai caractère du paternalisme.

Le choc du spectateur devant ce renversement de genre, devant cette décision inattendue et controversée (les films et romans usent en général de mobiles bien plus évidents pour justifier la décision d’une femme de se séparer de son mari – ici Nora abandonne ses enfants derrière elle !) est à la hauteur de la difficulté de la décision et du choc probable de la femme lors de son arrachement au confort trompeur du schéma social admis, du choc de l’entrée dans la liberté totale pour une personne non-préparée… comme une première sortie des murs de la cité… Nora reconnaît parfaitement n’être pas prête : mais comment l’être sans violence sur soi, sans se jeter à l’eau, sans tout risquer ? L’impossibilité du bonheur marital n’est pas dans la nullité de son mari, mais dans sa propre faiblesse à l’auto-détermination. Nora doit se confronter au monde pour se définir elle-même. Une émancipation douloureuse qui pourrait bien ressembler quelque part à celle de l’espèce humaine pour se sortir du mode de vie assisté des machines industrielles et des services numériques empoisonnés.

Passages retenus

p. 129-130
HELMER. Mais, chère Nora, une femme a-t-elle à s’en préoccuper ?
NORA. Nous y voilà. Tu ne m’as jamais comprise. – On m’a fait grand tort, Torvald. D’abord papa puis toi.
HELMER. Quoi ! Nous deux – nous deux qui t’avons aimée plus que tout autre ?
NORA (secouant la tête). Vous ne m’avez jamais aimée. Vous avez seulement trouvé amusant d’être amoureux de moi.
HELMER. Mais, Nora, que dis-tu là ?
NORA. Oui, c’est comme ça, Torvald. Quand j’étais chez papa, il m’exposait ses opinions et alors j’avais les mêmes opinions ; et si j’en avais d’autres, je les cachais ; car il n’aurait pas aimé ça. Il m’appelait sa poupée et il jouait avec moi comme je jouais avec mes poupées. Et puis je suis venue chez toi –
HELMER. Quelle curieuse expression pour parler de notre mariage ?
NORA (imperturbable). Je veux dire, des mains de papa, je suis passée dans les tiennes. Tu as tout arrangé à ton goût et j’ai fini par avoir le même goût que toi ; ou bien je faisais semblant ; je ne sais plus – c’était selon, je crois ; tantôt l’un, tantôt l’autre. Quand j’y pense, il me semble que j’ai vécu ici comme une pauvresse – au jour le jour. J’ai vécu des pirouettes que je faisais pour toi, Torvald. Mais c’est bien ce que tu voulais. Toi et papa, vous avez grandement péché contre moi. C’est votre faute si je suis bonne à rien.
HELMER. Nora, tu es absurde et ingrate ; n’as-tu pas été heureuse, ici ?
NORA. Non, je ne l’ai jamais été. Je croyais l’être ; mais je ne l’ai jamais été.
HELMER. En rien – heureuse ?
NORA. Non ; seulement gaie. Et tu as toujours été si gentil avec moi. Mais notre maison n’a rien été d’autre qu’un espace de jeux. Ici, j’étais ton épouse de chiffon, ta poupée, comme j’étais la poupée de papa. Et les enfants, à leur tour, ont été mes poupées. Je trouvais amusant que tu me prennes et joues avec moi, comme ils trouvaient amusant que je les prenne et joue avec eux. Voilà ce qu’a été notre mariage, Torvald.
HELMER. Il y a du vrai dans ce que tu dis – même si tu exagères outrageusement. Mais désormais il en sera autrement. Le temps des jeux a passé ; maintenant vient le temps de l’éducation.
NORA. L’éducation de qui ? La mienne ou celle des enfants ?
HELMER. La tienne et celle des enfants, Nora, mon bien-aimée.
NORA. Ah, Torvald, tu n’es pas homme à faire l’éducation de ton épouse.
HELMER. Et c’est toi qui dit cela ?
NORA. Et – comment serais-je préparée, moi, à faire l’éducation des enfants ?
HELMER. Nora !
NORA. Ne le disais-tu pas toi-même – cette tâche, tu n’oses pas me la confier.
HELMER. C’était sous le coup de la colère ! Comment peux-tu m’en faire grief ?
NORA. C’était très bien dit de ta part. La tâche est au-dessus de mes forces. Il me faut d’abord accomplir une autre tâche. Je dois faire ma propre éducation. Et tu n’es pas homme à pouvoir m’y aider. Je dois être seule pour cela. Et c’est pourquoi je te quitte.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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