
On a tous besoin d’un grand malheur à raconter pour continuer à écrire son rêve.
Dostoïevski (Fédor) 1848, Les Nuits blanches, éd. Actes Sud, coll. Babel, 1992
Trad. du russe par André Markowicz (Белые Ночи). Lecture de Michel del Castillo.
Résumé
Alors qu’il se promène dans un Petersbourg estival vidé, une de ces nuits où le soleil ne se couche pas avant 10h du soir, un jeune homme solitaire surprend les larmes d’une jeune femme. En écartant un indésirable il réussit à l’aborder. Les deux commencent alors à se raconter l’un à l’autre : lui détaché, seul, inquiet, dans son monde de rêveur ; elle qui attendait un homme lequel lui avait donné rendez-vous un an plus tôt…
Commentaires
Le rêveur est-il vraiment ce jeune homme qui erre dans la ville, fragilisé par la solitude, effrontément contre la vie ordinaire en réalité inapte à interagir avec ses congénères par excès de timidité, comparable au personnage du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet attendant son destin de conte, s’inventant un monde imaginaire comme le fait l’écrivain ? Ou bien est-ce cet amoureux qui passa cinq nuits d’exception, d’espoir, sortie éphémère de l’ennui ordinaire ? Les premiers mots du récit annoncent une aventure comparable à celle d’un conte ; la fin fait inévitablement penser à un cauchemar. Le bonheur par l’amour est un conte déceptif, un interstice de songe, une aventure qu’on n’est plus sûr de n’avoir pas rêvée, une concorde si exceptionnelle dans une vie médiocre que même si tout s’arrête le rêve sera ce qui habite le reste de l’existence, passé à attendre et former ce rêve, puis à fêter religieusement ces cendres de bonheur potentiel frôlé. Le conte, supposément la métaphore d’un accomplissement de soi dans la prise de risque, l’action et l’amour, devient mythologie de l’effondrement de soi.
Récit pathétique car on devine que le jeune homme introverti risque de bien mal se relever d’un tel échec. Mais contrairement à l’idée avancée par Michel del Castillo dans sa lecture, il n’est pas certain qu’on puisse parler de sadisme ici. Nastenka ne souhaite aucun mal au jeune rêveur qu’elle estime même très sincèrement au-dessus de l’homme qu’elle aime, et peut-être davantage qu’elle-même. Dostoïevski nous raconte une déconvenue assez fréquente. La jeune femme préfère l’homme qu’elle s’était choisi. Parce qu’il lui échappe, parce qu’elle l’a rêvé, parce qu’il la domine, parce que c’est incertain…? tandis que le rêveur accessible et à son écoute est un bonheur trop facile, trop petit ou pas assez salissant. Elle semble avoir parfaitement conscience que le jeune homme lui correspondrait mieux et qu’elle risque beaucoup plus de malheur avec l’autre… Il est donc peut-être ici davantage question de masochisme. Les personnages dostoïevskiens anticipent leur malheur, attendent leur malheur, le provoquent, le racontent, s’en délectent, s’y larvent. Ce jeune homme narrateur – racontant au jour le jour ou reconstruisant son récit en se plaignant dès la première page « Est-il possible que, sous un ciel pareil, vivent toutes sortes de gens méchants et capricieux » ? – ne serait-il pas en train de se chercher, dans ce revers amoureux – qui devrait être anecdotique -, une raison au malheur, un quelque chose à livrer au lecteur (comme le fera Le Bavard de René-Louis des Forêts) ? L’on peut bien imaginer ce pauvre rêveur, à force de s’enfermer dans le récit de soi, devenir le narrateur névrosé, mythomane et rampant des Carnets du Sous-sol.
Passages retenus
p. 15
Je marchais et chantais, car, quand je suis heureux, je marmonne toujours je ne sais quoi en moi-même, comme tout homme heureux qui n’a ni amis ni relations et qui, en cet instant de joie, ne peut la partager avec personne. Il m’arriva soudain la plus inattendue des aventures.
p. 42
Et cependant, l’âme exige, elle veut quelque chose d’autre ! C’est en vain que le rêveur fouille, comme la cendre, ses rêves anciens, cherchant dans cette cendre ne fût-ce qu’une braise, pour lui souffler dessus et, par un feu renouvelé, réchauffer un coeur qui s’éteint, ressusciter en lui ce qui lui fut si cher, ce qui l’émouvait tant, ce qui faisait bouillir son sang, lui arrachait des larmes et l’abusait si somptueusement ! Savez-vous, Nastenka, où j’en suis ? savez-vous que j’en suis à fêter l’anniversaire de mes sensations, l’anniversaire de ce qui me fut cher, de quelque chose qui, au fond, n’a jamais existé – parce que l’anniversaire que je fête est celui de mes rêves stupides et vains – et de faire cela parce que même mes rêves stupides ont cessé d’exister, parce qu’il n’ait rien qui puisse les aider à survivre : même les rêves doivent lutter pour survivre ! Savez-vous qu’à présent, j’aime me souvenir, et visiter à telle ou telle date des lieux où j’ai été heureux à ma façon, j’aime construire mon présent en fonction d’un passé qui ne reviendra plus et j’erre souvent comme une ombre, sans raison et sans but, morne, triste, dans les ruelles et dans les rues de Petersbourg. […] Et vous vous demandez vous-même : Où sont passés tes rêves ? Et vous hochez la tête et vous vous dîtes : Comme les années s’envolent vite ! Et vous vous demandez encore : Qu’as-tu donc fait de tes années ? Om as-tu enterré la meilleure partie de toi ? As-tu vécu ou non ? Attention, vous dîtes-vous, attention, tout sur terre s’éteint. Les années passeront, elles seront suivies par une solitude lugubre, et la vieillesse branlante avec sa canne, la souffrance et l’ennui. Ton monde fantastique pâlira, tes rêves mourront, de faneront, ils tomberont comme des feuilles en automne… Ô Nastenka ! quelle tristesse de devoir rester seul, complètement seul, et de n’avoir même plus rien à regretter – rien, rien du tout… Parce que tout ce qu’on a perdu, tout cela, ce n’était rien, rien qu’un zéro pointé, stupide, tout n’était rien qu’un rêve !
p. 66
Écoutez, pourquoi ne sommes-nous pas tous comme des frères ? Pourquoi l’homme le meilleur du monde semble-t-il toujours cacher je ne sais quoi à son voisin, et refuse-t-il de lui parler ? Pourquoi ne peut-on pas dire directement, là, maintenant, tout ce qu’on a sur le coeur, si l’on sait qu’on ne parlera pas pour rien ? Parce que chacun a l’air de vouloir faire croire qu’il est plus dur que ce qu’il est vraiment, comme si les gens avaient tous peur de froisser leurs sentiments s’ils les expriment trop tôt.