Tombée du canap : Le monde n’existe pas (série)

Ça nous mène où tout ça ?

L’absurdité humaine à vif

France, 2024. 4 épisodes.
Réalisé par Erwan Le Duc.
Adapté du roman du même titre de Fabrice Humbert
Avec Niels Schneider, Maud Wyler, Julien Gaspar Olivieri
Diffusion Arte.
Fiche Allociné

Note : 3.5 sur 5.

Pitch :

Adam, journaliste de 38 ans, menant une vie solitaire, entretenant une relation à distance avec un Japonais, aperçoit à la télé le visage d’un homme recherché pour le meurtre d’une adolescente… La chose s’est passée dans la ville où il a grandi, et ce visage, c’est celui du premier garçon qu’il a aimé au lycée. Pour enquêter, il retourne pour la première fois dans cette ville où il se faisait harceler, ville qu’il a quittée brutalement à l’âge adulte sans plus donner aucune nouvelle à sa mère morte depuis.

Griffe :

Dans une variation sur le thème de En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis, et de Retour à Reims de Didier Éribon, on retrouve l’homosexuel harcelé dans son enfance qui s’est accompli en rompant avec son passé pour rendre possible la réalisation de soi et une certaine ascension sociale (ce fameux transfuge de classe), laissant derrière cette ville qui rabaisse et empêche d’être soi. Maintenant qu’il a pris suffisamment le recul critique de l’âge, le personnage d’Adam revient en découdre avec son passé et se rend compte que cette ville, cette région désindustrialisée, enlisée dans l’ennui, ne l’oppressait pas seulement lui à cause de son homosexualité, mais qu’elle conditionne absolument le malheur et l’échec généralisé, contraignant chacun à s’enfermer dans son propre mensonge, à participer à une espèce de pièce de théâtre géante et médiocre dont chacun écrirait le texte et déciderait de la mise en scène dans son coin. « La vie est un récit fait par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien », nous dit Shakespeare dans McBeth.

Le lieu du crime, l’enquête, s’étendent, les responsabilités se diffusent et à la manière des enquêtes de Maigret, on comprend que c’est la nocivité d’un environnement tout entier, qui crée le terreau du crime. La question criminel ou innocent devient accessoire car tout individu est acteur de l’engrenage. Et la fable sociale, l’enquête criminelle, virent progressivement à la langoureuse horreur de l’univers de David Lynch – source d’inspiration très claire pour le réalisateur – où chaque personnage gardera toujours sa part d’inconnu, d’incompréhensible, d’inépuisable. Le personnage joué par Gaspar-Olivieri lui renvoie l’image pitoyable de minable qu’il serait devenu en restant là. Mais quelque part, c’est aussi un peu le miroir de quelque chose qu’il est malgré tout à Paris. Il a fui son passé qu’il a emmené avec lui. Toutefois, peut-être que la grande ville étouffe davantage les douleurs de l’isolement, les contradictions et retarde les confrontations… tandis que l’absurdité kafkaïenne du lieu les rend immédiatement présentes et nous font toucher plus vite le cul de sac du soi.

Malgré sa force de sportif et la stabilité acquise par les années, le personnage d’Adam ne tient pas face au retour du refoulé et face à l’empilement d’absurdités. C’est là que l’ouvrage de Le Duc/Humbert diverge des livres d’Édouard Louis et de Didier Éribon : en découvrant, en creusant le passé, la terre détestée de l’enfance, c’est le vide de son existence qu’il fait surgir. Il ne peut même pas haïr cette ville et ses habitants. Même l’excuse de la culpabilité qu’il assumait, avoir abandonné sa mère, lui est retirée. La réalisation a fait le choix de rester focalisée sur Adam, qui se recentre comme un fétus, quitte à affaiblir les personnages secondaires, mais nous immerge dans sa psyché chancelante. La fin semblerait presque avoir été modifiée… Les logiques internes de l’intrigue semblaient pourtant converger vers la désagrégation de l’édifice identitaire. Impossible retour en arrière. Mais impossibilité de ne pas se retourner. Réinterprétation du mythe d’Orphée descendant aux Enfers pour y en tirer son amour perdu, ne peut s’empêcher de regarder en arrière. A-t-il jamais eu son amour ou n’est-il Orphée que parce que son amour est aux Enfers ?

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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