Garde ta parole : Discours sur le colonialisme, d’Aimé Césaire

Du besoin d’écraser son semblable pour se prouver qu’on vaut quelque chose…

Césaire (Aimé) 1955, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Alors que l’État français a massacré silencieusement les insurrections « indigènes » en Algérie (45), au Vietnam (46) et à Madagascar (47), Aimé Césaire, devenu maire de France et ayant obtenu la départementalisation de la Martinique en 46, sans doute regardé comme un traître par les mouvements indépendantistes, exprime une opinion radicale sur la colonisation : abomination comparable au nazisme, fondée de la même manière sur l’infériorisation de l’autre, elle est preuve de et elle aggrave la dépravation morale des colons et de ceux qui les défendent…

Commentaires

On a retenu la pirouette intellectuelle qui permet à Césaire de retourner l’image du colonisé dégradé physiquement en dégradation morale du colonisateur : à traiter leurs semblables comme des bêtes, ils en deviennent eux-mêmes des bêtes. Mais au-delà du tour de passe-passe intellectuel coup de poing, le plus intéressant dans ce discours demeure le travail de collecte d’archives, permettant à Césaire de faire entendre la voix même du colon qui, avec le décalage du temps, laisse voir en toute ingénuité, et pour l’effroi du lecteur, un objectif essentiel du projet colonial : satisfaire un besoin de domination, d’asservissement et de défoulement pour la population du pays colonisateur… Bien qu’alors déjà non assumable officiellement, cela semble parfaitement évident dans leurs discours. Ainsi, la colonisation ne serait pas seulement une source de richesses faciles à subtiliser à un peuple-main d’œuvre quasi gratuite – point admis y compris par les grands conservateurs et que Montesquieu considérait comme la raison première de l’esclavage dans « De l’esclavage des nègres » –, mais elle serait aussi un terrain d’expérimentation et d’expression pour les pulsions ignobles de l’Homme, suivant une vision de l’Homme comme ayant une nature cruelle et trouvant son bonheur dans la domination de l’autre (chacun a besoin de son petit esclave à soi pour se donner de l’importance, dira quelques années plus tard l’incarnation cynique de La Chute, de Camus).

Transformer les colonisateurs en bête ne serait donc pas seulement un contrecoup de la colonisation mais peut-être son objectif même : comme si l’aptitude d’une population à dominer, maltraiter sans pitié, pouvait l’élever dans le jeu de concurrences entre les nations… La survie du plus fort au lieu de la survie des plus adaptés, suivant l’erreur de lecture catastrophique, et pourtant pleine de fortune jusqu’à nos jours, du « darwinisme social » développé par Herbert Spencer. Comme l’exprime bien Romain Gary dans sa « Lettre à un éléphant », l’homme, après avoir réussi à dominer toutes les espèces de la planète, continue inutilement sa quête de puissance, qu’il tourne inévitablement contre lui-même, se détruisant et se déshumanisant avec entrain. Peut-être parce qu’entre « nations » – ces coquilles vides (dont parle Simone Weil dans L’Enracinement) qui ne satisfont aucunement les besoins de fierté patriotique, d’attachement au lieu, des citoyens – les êtres ne se considèrent pas de la même espèce… Impossible fraternité ? ou bien désir secret de recréer des espèces pour continuer la guerre, pour pousser le rush collectif du sentiment de puissance jusqu’à l’orgie, pour extraire l’Homme de la Nature et ainsi repousser le décentrement qu’a imposé la révolution copernicienne, le rabaissement de l’espèce humaine à une composante contingente de l’écosystème…

Passages retenus

Pour ma part, si j’ai rappelé quelques détails de ces hideuses boucheries, ce n’est point par délectation morose, c’est parce que je pense que ces têtes d’hommes, ces récoltes d’oreilles, ces maisons brûlées, ces invasions gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui s’évaporent au tranchant du glaive, on ne s’en débarrassera pas à si bon compte. Ils prouvent que la colonisation, je le répète, déshumanise l’homme même le plus civilisé ; l’action coloniale, l’entreprise coloniale, fondée sur le mépris de l’homme indigène et justifiée par ce mépris, tend inévitablement à modifier celui qui l’entreprend ; que le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête. C’est cette action, ce choc en retour de la colonisation qu’il importait de signaler.

p. 18

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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