Crache ton cerveau : Euthydème, de Platon (philo)

Pour mieux éprouver la vacuité de la sophistique, passons à la pratique !

Platon -390(~), Euthydème [in Protagoras et autres dialogues], GF, 1967

traduit du grec ancien par Émile Chambry

Note : 3.5 sur 5.
Résumé

Socrate raconte à Criton la discussion qu’il a eue la veille au Lycée avec les frères Euthydème et Dyonisodore. Ceux-ci ont récemment délaissé le métier des armes pour l’enseignement de la vertu par la sophistique. Socrate leur a donc demandé de l’aider à entraîner le jeune Clinias qui était alors avec lui. Les deux sophistes interrogent le jeune homme et lui font déduire des aberrations qui finissent par énerver l’ami Ctésippe jusqu’alors spectateur. Pour calmer les esprits, Socrate montre comment il voudrait faire avancer la réflexion de Clinias sur la recherche du bonheur.

Commentaires

Ce récit d’une discussion philosophique est un peu comme une comédie. On pourrait imaginer d’ailleurs, comme il est réduit à deux acteurs, que l’acteur incarnant le conteur Socrate endosse tour à tour de multiples rôles, de quoi ridiculiser davantage les deux apprentis-sophistes en les caricaturant. Criton ne serait qu’un prétexte mais servirait d’une part à relancer et à aérer ce grand récit animé, mais également de public interne à la pièce pour rire et être choqué, montrer les réactions adéquates, au public.
Il s’agit de ridiculiser le sophisme dans ce qu’il a de simpliste : un jeu de langage facile à apprendre mais qui ne mène à rien sinon à faire le malin et le drôle. Euthydème et Dyonisodore ne sont que de mauvais sophistes. Ce ne sont ni Gorgias, ni Protagoras, ni Prodicos… ils reprennent et manipulent les thèses les plus célèbres des sophistes, mais à la manière des singes. Et ils vendent leur science. C’est un grand danger pour la vraie philosophie et il est difficile de distinguer celle-ci de la petite rhétorique de ces charlatans. Leurs jeux de mots et traits d’esprit suscitent le rire et tournent leurs interlocuteurs en dérision – un peu comme les lords à l’assemblée ruinant toute l’argumentation de L’Homme qui rit de Hugo, en se moquant de son physique. C’est pourquoi dans ce dialogue, Platon alterne tour à tour, un pastiche de sophistique, puis une avancée dialectique de Socrate. On peut donc comparer les deux méthodes et leurs effets sur le jeune Clinias.
L’apprentissage des deux frères est facile. Socrate et surtout Ctésippe piègent facilement les deux à leur propre jeu de langage. C’est donc facile d’avoir des résultats, et c’est pourquoi cet enseignement est à la mode et peut rapporter facilement de l’argent. En revanche, la vraie philosophie avance doucement et l’on s’aperçoit rapidement qu’elle est très exigeante.
Dans la plus grande tradition socratique d’accouchement collectif d’une pensée, c’est en impliquant ses élèves et les sophistes amateurs à réfuter dans la discussion, que Platon révèle la vérité sur la pratique sophistique, la poussant à son extrême pour en révéler les absurdités. De plus, ce sont les représentants dans la fiction des élèves de l’Académie ou des élèves lecteurs de Platon, qui endossent eux-même le rôle de sophiste, en arrivent eux mêmes à la déduction d’inutilité de la sophistique. On comprend ainsi que la pédagogie platonicienne sans doute utilisée à l’Académie visait à la participation des élèves. Jouaient-ils des rôles comme au théâtre ? Construisaient-ils à leur tour des fictions de discussions qui leur permettaient de pratiquer l’expression, l’intégration et la manipulation des divers opinions et discours.

Passages retenus

La rhétorique par le jeu de mots, p. 117 :

Ces notions-là ne sont qu’un jeu et c’est pour cela que je prétends qu’ils jouent avec toi. Je dis bien : un jeu, parce qu’on aurait beau apprendre beaucoup de choses de ce genre ou même les apprendre toutes, on n’en apprendrait pas davantage la nature des objets. On n’y gagnerait que la facilité de badiner avec les gens, en utilisant les diverses acceptions d’un mot pour leur donner des crocs-en-jambe et les renverser, comme ceux qui s’amusent à retirer leur chaise à ceux qui vont s’asseoir et rient de les voir étendus sur le dos.


Faire de beaux discours ne rend pas meilleur, p. 129-130 :

– Nous avons besoin, repris-je, mon bel enfant, d’une science qui tout ensemble produise et sache user de ce qu’elle produit.
– Évidemment, dit-il.
– Il nous importe donc fort peu, semble-t-il, de nous faire fabricants de lyres et d’acquérir une telle science ; car ici, l’art qui fabrique est séparé de celui qui utilise et, tout en portant sur le même objet, ils sont distincts, et l’art de fabriquer des lyres diffère considérablement de l’art d’en jouer. N’est-ce pas vrai ?
Il en convint.
– L’art de faire des flûtes non plus ne nous est évidemment pas nécessaire, car c’est un art du même genre.
Il fut de mon avis.
– Mais, au nom des dieux, dis-je, si nous apprenions l’art de faire des discours, serait-ce celui-là qu’il nous faudrait acquérir pour être heureux ?
– Je ne le crois pas pour ma part, repartit Clinias.

Les faiseurs de discours se croient sages, p. 149 :

Ce sont eux, Criton, dont Prodicos a dit qu’ils étaient à la frontière de la philosophie et de la politique. Ils croient être les plus savants des hommes, et non seulement l’être, mais encore être hautement réputés comme tels auprès d’un grand nombre de gens, en sorte que leur réputation serait universelle sans les sectateurs de la philosophie, qui seuls leur font obstacle. Ils s’imaginent donc que, s’ils parviennent à les faire passer pour des gens sans mérite, ils remporteront dès lors aux yeux de tous la palme de la sagesse ; car ils croient véritablement qu’ils sont les plus sages, et que, lorsqu’ils sont mis en échec dans un entretien privé, ils doivent leur défaite à Euthydème et à son école.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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