Ramasse tes lettres : Remonter l’Orénoque, Mathias Énard

De l’amour de cette humanité qui se consomme elle-même

Énard (Mathias) 2005, Remonter l’Orénoque, éd. Actes Sud, coll. Babel, 2016

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Youri est un chirurgien insaisissable, brillant, absolu, mais de plus en plus antipathique, détaché humainement, alcoolique. L’infirmière Joana vivait avec lui en subissant ses humeurs terribles, elle est maintenant sur un bateau, loin, remontant le fleuve Orénoque au Vénézuela à la recherche de ses origines. Ignacio, chirurgien dans le même hôpital, est l’ami jaloux de Youri. Délaissant sa femme et leur fille, il est devenu le confident de Joana.

Commentaires

Par l’utilisation du point de vue du chirurgien – c’est-à-dire celui qui regarde l’humain à travers ses entrailles boueuses de sang pour essayer de le réparer -, Mathias Énard entreprend une sorte de dissection du nihilisme. La science médicale, entrouvrant le corps humain, boîte de Pandore de notre santé physique et mentale, provoque une sorte de protection psychologique – mépris cynique des petites affaires humaines – devant le spectacle inacceptable des viscères, du non-sens de la vie. L’Homme n’est que chair à saucisses. Et plus on plonge ses mains dans la nature profonde de l’humain, plus on sombre dans le nihilisme grand ouvert du personnage de Youri, ce nihilisme qui fascine absolument la jeune Joana. Le goût du vide, la pulsion de mort, ajout de l’excitation du vertige à la passion…? ou simple admiration pour la grande gueule, le sans-gêne, le mâle dominant parce que n’en a rien à foutre de rien.

Mais cette figure de nihiliste alcoolique, figure évidente de l’humanité se détruisant elle-même dans sa crise existentielle, fascine tout autant le personnage d’Ignacio. L’obsession du récit pour celui-ci est quasi amoureuse. Tout en affirmant désirer Joana, ce qu’il semble se répéter pour se convaincre, se tromper lui-même, c’est Youri, Youri, qui est partout dans son flux de conscience coupable. Jalousie, incapacité à aider l’ami ou à être comme lui, vivre l’oeil ouvert, la gueule ouverte, faire un seul avec son outil de charcutage, renier le monde des préoccupations basses. Il veut Joana parce qu’elle aime Youri.

Ce mensonge à soi du narrateur, se révèle dans son perpétuel acte manqué, mais plus encore dans le désintéressement du récit pour Joana elle-même. Il admire et décrit Joana parler de Youri. Joana narratrice est elle aussi entièrement marquée du personnage de Youri, elle a une faible présence à elle même. Elle est prétexte, femme sans égo qui parce que s’apitoie sur le vieux blasé n’est qu’un consommable dans la déprime du vampire-nihiliste qui semble l’avoir vidée de toute consistance pour prolonger encore sa vie stupide. L’humain admirant le nihiliste, se mange lui-même. Le sujet du livre entier n’est jamais que Youri – quelque part l’auteur manque peut-être certains développements à vouloir développer la voix de Joana. La culpabilité d’Ignacio n’est pas l’adultère, mais son amour non assumé pour le nihilisme. Cette admiration morbide est peut-être celle de l’auteur qui, bien qu’ayant laissé échapper le personnage de Joana, semble avoir réussi à opérer à corps ouvert, une ablation du principe nihiliste. À la manière de La Chute de Camus, il s’agissait sans doute pour Mathias Énard d’exorciser cette tentation négative chez lui, sauf qu’ici, le nihiliste lui-même ne parle pas, il est vu sur le visage et dans la bouche de ceux qu’il fascine.

Passages retenus

p. 85
Le sentiment de déliquescence, d’abandon s’affichait jusque sur son corps ; il maigrissait ; ses yeux se cernaient petit à petit ; il méprisait de plus en plus les confrères, les infirmiers, les aides-soignants, il ne les comprenait pas. Même Joana avait renoncé à lui expliquer les revendications, le mal-être qui s’étendait comme une maladie de peau à toute notre institution : l’hôpital ne demandait qu’à craquer, qu’à cloquer, ulcérer et s’ouvrir de toute part, il pourrissait avec Youri en harmonie ; on se demandait juste quand un événement un peu plus grave, une chiquenaude du destin les pousserait l’un et l’autre, dans la chute.

Désir absolu et vide, p. 97
J’aspire à la vérité. Il y a dans ta jeune présence quelque chose de troublant, quelque chose de fort, pour moi tu es passagère, tu passes, mais te rencontrer, partager quelques jours avec toi, construire un rêve sur ta présence sans chair, je dis n’importe quoi mais j’aurais aimé – tout en sachant dès le premier jour que c’était impossible – que tu restes plus longtemps, pour essayer que tu comprennes le vide que tu combles, je te vois te troubler, j’essaye de deviner les raisons de ton voyage, les causes de ta fragilité, j’aimerais me guérir de mon âge, te connaître mieux, et contre cette voix qui ne cesse pas, contre cette voix qui semble murmurer, elle ne sait que faire, elle doit lutter longtemps pour ne pas la faire taire d’un baiser, la sceller de ses lèvres ou partir presque en courant, la fuir, une fois de plus, fuir son indécision, jusqu’au bateau qui l’attend, alors qu’elle est assise tout contre lui, la tasse à la main pour se donner une contenance, les yeux dans la tasse pour ne pas voir, ne pas affronter le désir, la tendresse, l’empathie de de cet inconnu à ses côtés.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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