Tombée du canap : Dupont Lajoie, d’Yves Boisset

Isabelle Hupert face à Jean Carmet, derrière les caméras, dans un petit coin secret

Des valises de valeur humaine

France, 1975.
Réalisé par Yves Boisset.
Avec Jean Carmet, Isabelle Huppert, Pierre Tornade, Jean Bouise, Pascale Roberts, Jean-Pierre Marielle, Victor Lanoux…
Fiche Allociné.

Note : 4 sur 5.

Pitch :

Georges Lajoie ferme son bar et emmène sa femme et son fils étudiant au camping dans le sud, comme chaque année. Ils y retrouvent les Schumacher d’Alsace dont le mari est huissier, et les Colin qui vendent des soutien-gorge sur les marchés et dont la fille Brigitte a maintenant dix-sept ans. Elle est belle, elle danse, son corps est alangui sur la plage… Dans le chantier voisin, un groupe d’algériens travaille et rejoint parfois les vacanciers lors des moments de fête, mais cela occasionne quelques frictions…

Griffe :

On a tort de réduire le film à une critique du racisme ordinaire. En ce cas, les caricatures de Français moyens ne seraient pas meilleures… Le propos de Boisset est clairement ailleurs. Le racisme systémique sert de couverture à des bas instincts plus nauséabonds encore. La violence qui frappe les ouvriers algériens (la ratonnade) sert avant tout à étouffer une affaire de viol et de meurtre… Ratonnade à son tour dissimulée par les hautes instances – il s’agit de préserver l’ordre et la bonne conscience du Français. Le racisme qui frappe de la manière la plus visible les immigrés algériens – qui est doublé de leur identité d’anciens ennemis de la guerre d’Algérie -, touche en fait également les Italiens un peu moins étrangers, et le mépris s’exprime aussi sur les Provinciaux fainéants, sur les régions non parisiennes, la vie de campagne, entre les classes sociales, les hippies, les flics… La jeunesse est peu présente, enjouée à se taire et à se mettre au travail au plus vite. Les femmes également, objets de désir, objets de possession, objets tout court, presque sans paroles, sans vraie influence sociale, mais pas sans frustration. Une jeune femme s’éveillant à la sensualité, qui parle qui danse, est une femme libre à saisir. Et la bonne chair fraîche doit se saisir comme les tranches de jambon et de saucisson sur la table de camping, et se dévorer dès que possible avant qu’un autre ne s’en empare. Même le beau paysage du sud est balafré par les architectes hilares. Toute une haine destructrice qui suinte par les corps qui se dénudent, se couvrent d’huile et suent au soleil. Dans ce contexte, même la figure positive de Colin, figure de convivialité, d’accueil et de liberté des moeurs, est vite salie et entraînée dans le mouvement général.

L’été est le moment de relâche collective. Le film se présente d’abord comme une comédie un peu lourde, un Les Bronzés, un Bienvenue chez les Ch’tis. Mais les répliques ne font pas rire bien-sûr. On surprend vite derrière chacune, derrière chaque geste, des arrière-pensées malsaines, le mépris profond de tout et de tous, le bon droit absolu. Ce qui choque dans ce Lajoie, ce n’est pas son racisme ordinaire, ni même au fond son acte dégueulasse et lâche, mais la volonté de puissance et de possession capricieuse qui s’exprime dans la manière dont il gouverne son monde, sa famille, son café, dans le regard ignoble qu’il pose sur ce monde. C’est ce regard pervers, haineux, libidineux, boulimique, radin, destructeur, que Carmet et Boisset font voir et ne lâchent pas. La caméra montre l’homme en train de nourrir son vice en regardant les choses, depuis la première bouteille sur le comptoir. L’agression a lieu loin des caméras, dans le dos des fêtes populaires. Dans une grande grimace de double discours, Lajoie avoue : « Parce que je suis pas souvent avec des jeunes. J’aime bien rigoler. Quand je m’y mets, je peux être très marrant… seulement j’ose pas. À Paris au bar, y a des clients qui rigolent, mais moi je peux pas j’ai pas le temps ». Ce qui remonte un instant à la surface, c’est la nullité du mode de vie, l’ennui fondamental de la civilisation moderne, le corset du travail sur la fantaisie humaine. Tout comme la jeune fille, « Lajoie » fuit la fête populaire qui a été vidée de toute spontanéité et complète ce monde sans saveur. Il cherche à retrouver lors de ce bref moment de repos de l’absurdité existentielle que sont les vacances, un peu de folie originelle, de jeunesse. Mais, comme celui qui commande une bière ou une bouteille de champagne, il ne sait qu’exiger ce qu’il considère comme son bon droit…

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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