Une phrase en passant : Collonges-la-Rouge (Corrèze)

Cachez cette pierre que je ne saurais voir

Brahim-Giry (Agnès), Rivière (Philippe) 2022, L’art Collonges-la-Rouge. Nuances de gris et de rouge, éd. Le Festin, coll. « Visages du patrimoine en Nouvelle Aquitaine », Bordeaux

Résumé

Village médiéval tardif situé en basse Corrèze, limite Dordogne, entre Brive-la-Gaillarde et Figeac, entre Turenne et Rocamadour, sur les routes du pèlerinage à Compostelle. Remarquable pour ses constructions typiques en pierre de grès rouge apparente, 420 hectares du village sont classés monuments historiques.

En fait de grès rouge apparent, les murs étaient originellement recouverts de chaux. C’est la perte de vitalité du bourg aux XIXe-XXe siècles et l’entrée dans la modernité touristique qui ont amené l’association de défense de Collonges à exploiter cette particularité de construction cachée comme élément d’originalité et à rebaptiser la ville.

Commentaires

Comme d’autres villages très prisés par les touristes – comme Rocamadour -, les ruelles et les vieilles bâtisses sont occupées par un intense et répétitif commerce : spécialités de la région (gâteau aux noix, noix caramélisées), souvenirs, artisanat de décoration, artistes… La beauté architecturale devenant le cadre très appréciable d’un centre commercial à ciel ouvert. Le regard du touriste est capté par la réclame, même si l’objectif de l’appareil pour sa part garde conscience de l’importance supérieure du décor. Ainsi la promenade se déguste dans sa totalité : église en entrée, pause déjeuner en consistance, souvenirs en dessert.

Flânerie dans laquelle la mise en valeur du site fait obstacle, voile le sens historique de sa construction. Comme si la couche de chaux tombée pour laisser voir le grès avait par le même mouvement fait disparaître une épaisseur de vie humaine. D’une façon similaire, dans le livre du patrimoine, l’envahissement de la description architecturale précise, la délectation du plumiste pour les merveilleux vocables anciens (lexique que Remy de Gourmont aurait apprécié, cf. Esthétique de la langue française), recouvrent l’humain, l’usage, la vie qu’avaient les hommes dans ses curieux habitats. Mais l’intérêt n’est pas la vie ordinaire, que nous nous figurons aisément, mais cette architecture spéciale, me direz-vous ? Erreur de vue provenant de notre siècle de fidèles croyants en l’artiste individu qui crée de oeuvres pour le plaisir de nos yeux spectateurs… Ah, ces villageois avaient la chance de travailler dur parmi les oeuvres si belles de quelques artistes ! Non, les villageois étaient sans doute aucun tous acteurs de la beauté des lieux. Et ils ne se promenaient pas dans ces ruelles rouges, la chaux originelle indiquait pudiquement que ces beautés étaient avant tout destinées à l’usage. Les spécificités architecturales sont les manifestations matérielles d’une vie locale bouillonnante et collectivement géniale, non de quelques architectes de talent payés grassement par des seigneurs de qualité humaine supérieure…

Qu’on pense à la magnifique description de la ville médiévale comme oeuvre collective par Kropotkine dans L’Entraide. L’usage obligatoire du four banal, moyennant impôt, dans cette belle halle à proximité de l’église, témoigne d’une vie en collectivité, on partage les tâches comme le pain. De la même manière que les tâches agricoles sont accomplies collectivement dans les communautés villageoises (rien ne permet de l’affirmer ou de l’infirmer ici), imaginons de nombreux bras du village engagés sur chaque chantier. Il est fort probable que ces constructions gardant leur harmonie à travers les siècles soient l’oeuvre d’une volonté collective (de se différencier des bourgs voisins ? ou simple transmission de la culture locale de construction ?) – certes dépendantes des ressources des riches familles qui obtiennent donc les plus belles bâtisses. Les fantaisies architecturales reflètent le plaisir de l’artisan spécialisé d’oeuvrer pour son village, son voisinage. Les tours d’escalier en vis hors-oeuvre, les toits d’ardoises taillées en écailles, les systèmes d’aération par grillages entre piliers de bois pour le séchage des noix… autant de petites inventions astucieuses qui se sont transmises à travers les siècles, jusqu’au triomphe du monde industriel, qui caché derrière les frasques exubérantes de quelques architecteurs élus, affadit, homogénéise, embétonne l’humain.

Passages retenus

p. 48
La halle a été édifiée vers la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe siècle. Son imposante charpente repose sur des piliers maçonnés. Le sol, à l’origine en terre battue, est aujourd’hui entièrement pavé. De plan rectangulaire, cet édifice est traversé au sud par une ruelle qui relie la Porte plate à l’église paroissiale. La partie nord de la halle est occupée par un four banal * auquel est accolé une remise. [* Terme de droit féodal qui signifie que les habitants de la seigneurie étaient obligés de s’en servir moyennant une redevance obligatoire au seigneur du fief.] Avec sa structure ouverte et son implantation au coeur du bourg, cette halle, une des rares de ce type en Limousin, constitue le témoignage d’une organisation villageoise aujourd’hui disparue.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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