Ramasse tes lettres : Les Âmes fortes, Jean Giono

Derrière les rumeurs des histoires…

Giono (Jean), Les Âmes fortes, Gallimard, coll. Livre de Poche

Note : 4 sur 5.

Résumé

Des femmes viennent veiller le corps d’Albert, châtelain qui n’était pas toujours tendre avec sa femme. Les rumeurs circulent entre les femmes. Elles demandent alors à Thérèse, âgée de 86 ans, de raconter un peu son histoire. Alors qu’elle travaillait encore au château, mise là par ses parents, elle s’est échappée avec son amoureux Firmin et trois fois rien. Ils ont d’abord trouvé des possibilités de travailler à Châtillon, avant d’occuper un petit cabanon dans le jardin d’un vieux couple sans enfant dont la dame s’était prise d’affection pour Thérèse qui était alors tout juste enceinte.

Commentaires

Comment un événement, l’histoire des hommes et surtout des femmes, peut être différemment racontée, reconstituée, suivant la partialité de l’un des acteurs actrices, ou suivant un échafaudage de on-dits. 3e personne, 1re personne. Passage d’une focalisation injuste – qui surplombe ce que ressent l’être –, à une focalisation égocentrée qui se surjoue. Cette troisième personne, focalisation externe qui est bien souvent une focalisation zéro déguisée (l’instance narrative connaît évidemment l’intériorité de ses personnages et leur destin…), celle de Balzac et donc de Zola, si critiquée par les symbolistes et les surréalistes et plus encore par les nouveaux romanciers, n’est-elle pas la focalisation des rumeurs ? En conséquence, le récit historique usuel n’est-il pas en cela une construction artificielle, architecture de lourdes pierres qui emmurent la souplesse de la vérité ? Le « je » est par essence injuste, menteur, intéressé… mais il rend compte des émotions, des projections, des égoïsmes, qui sont les acteurs premiers d’un événement. Les histoires auxquelles le personnage de Thérèse a participé, sa vie même, sans son récit personnel, luis assignent une position passive, elle est victime des événements, peu importe qu’elle soit innocente ou coupable d’un point de vue judiciaire. En revanche, à travers sa parole, elle reprend pleine possession de ses responsabilités d’action sur le monde – et donc son libre arbitre (bien que probablement surévalué que ce soit par son caractère tendant à l’exagération ou le recul qui tend à immortaliser les petits mensonges du récit qu’on se fait à soi).

Ce récit romanesque qui se fait uniquement par les voix de personnages, avec absence totale d’instance narrative encadrante, confrontant ainsi différents types de témoignages, peut être rapproché de romans comme Un roi sans divertissement (écrit trois ans plus tôt, chronique polyphonique sur de vieux meurtres en série), aussi bien que des Notes sur l’Affaire Dominici (une famille anglaise assassinée dans la ville voisine de Manosque en 52) suivi d’un Essai sur le caractère des personnages (du procès). Le titre de ce dernier montre bien Giono fait le lien entre fiction littéraire et chronique de faits réels : « Les caractères étaient difficiles à comprendre. Les journalistes, obligés d’écrire très rapidement, n’avaient pas le temps de s’y intéresser. […] Pour beaucoup, c’était simplement un drame paysan, un pathétique de « j’avions ». Les premières pages n’avaient besoin que de gros titres. On a écrit pour le public une histoire pleine de bruit et de fureur. Je voudrais donner une signification à ce bruit et à cette fureur » (première page de l’Essai). Il y a renversement : le récit journalistique supposément neutre devient un spectacle monté pour le public, tandis que le romancier par la fiction, le dévoilement des sentiments et des passions, développe la complexité humaine réelle. Le meurtre, action radicale dans l’existence, met en jeu les rapports de l’humain à la moralité, au mal, à la mort… Giono s’intéresse moins à la responsabilité judiciaire qu’à la responsabilité morale (rejoignant en cela Simone Weil – autre figure pacifiste – qui dans son essai La Personne et le Sacré pointe l’insuffisance de la justice et le droit pour observer et encadrer l’humain et ses actions).

Il s’agit de critiquer l’illusion de rationalité : établir les faits. Pour Giono l’important n’est pas tant l’action effective du criminel – résultat d’une machine dramatique dans laquelle sont entraînés des humains « limités » – que les intentions et mobiles, les pulsions, illusions, rancœurs, rêves… qui sont les vrais acteurs de la littérature. Dans cette perspective, en rendant la parole à « l’idiot » comme Faulkner dans Le Bruit et la Fureur, Giono restitue le plein degré de l’être humain, et la possibilité de le comprendre et de le condamner. Dans les récits rapportés par les dames, Thérèse est une pauvrette de campagne, manipulée, ou bien un horrible démon. Tandis que dans sa parole, animée de récits, de rumeurs colportées, de proverbes et de culture chrétienne longuement remâchés, Thérèse mène une existence d’une épaisseur philosophique, de jugement sur les autres, de haine, de douleurs… d’intelligence de choix. Des Âmes mortes de Gogol aux Âmes fortes de Giono, quelques lettres et une réponse. Ces êtres qui enfreignent les lois les plus évidentes de la morale, ont-ils perdu le sens moral ou bien agissent-ils parfaitement lucides, en contradiction avec une morale qu’ils reconnaissent tout à fait, mais qui passe après d’autres priorités comme l’enrichissement, l’ascension sociale… ?

Passages retenus

Thérèse adopte le ton colporteur-journalistique, p. 172-173
Vous savez ce que nous disons quand quelqu’un est beau, gentil, aimable, complaisant, serviable, bon, beau, agréable à regarder, qu’il a toutes les qualités ? Nous disons ici : « On le voudrait tout. » Eh bien, c’était exactement ça. On la voulait toute. On voulait son petit visage de poupée, ses cheveux blancs, son petit corps toujours très sensible et qui avait dû être une beauté. On voulait sa démarche. Sa démarche ! Marcher. Qu’est-ce que c’est marcher ? Nous marchons, tout le monde marche. Il n’y a rien de plus simple. Elle, que voulez-vous que je vous dise ? Elle n’en faisait pas une affaire. Oh ! Il n’y avait rien de plus simple pour elle aussi, mais c’était bien rare si tu ne voyais pas quelqu’un s’arrêter pour la regarder. Et à un moment donné d’autres gens se disaient : « Mais qu’est-ce que je fais ? Je la suis, ma parole ! Mais je n’allais pas de ce côté ! Comment ça va que je suis cette femme ? Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » Il leur était arrivé ce qui arrivait à tout le monde. Voulez-vous que je vous dise ? Eh bien, elle était contagieuse. Avec elle, on attrapait les bonnes qualités comme on attrape la rougeole. Toutes les femmes de Châtillon l’imitaient, enfin imitaient son extérieur qui était le plus facile à imiter. Ah ! mais j’ai oublié de vous dire comment elle s’appelait. C’était madame Numance. Nous voilà en pays connu. L’énigmatique libéral, c’était monsieur Numance. Toutes les femmes de Châtillon, jeunes ou vieilles, pauvres ou riches étaient à la « mode Numance ». Elle était coquette. Elle en avait bien le droit. À son âge, c’était de la politesse. Elle avait dû être un bijou. Pour se garder ses formes de jeunesse, elle s’habillait toujours avec des étoffes un peu lourdes, à corps soutenu, la jupe à longs plis qu’on appelait amazone.
Ces Numance n’étaient pas de la région. Ils avaient été propriétaires d’une filature de soie à Carpentras. Lui avait fait partie de la jeunesse dorée. Elle, quand elle le rencontre c’est le haut du pavé sans l’être. Jolie comme un coeur mais fille de sa mère qui mène grande vie dans les malles d’un ambassadeur, sans être ambassadrice. Rencontre à l’occasion d’une inondation du Rhône. Pont de Ponsonas rompu, un mètre d’eau sur la chaussée, trafic arrêté, dans quel trafic est une chaise de poste qui va porter l’ambassadeur d’Espagne ? Hospitalité chez les Numances. Pour le fils, Bernard, elle est exactement ce qu’il désire. Pour elle, Sylvie, il est ce qu’elle veut depuis longtemps. Mariage. Mort des Numance père et mère, à cinq ans d’intervalle. Ils dirigent la filature de soie.
C’est l’époque où tout le monde s’enrichit. Ils s’enrichissent. Mais chez eux, ce qui vient de la flûte s’en va par le tambour. Elle dit : « J’ai ce que je donne. » Et elle donne, à Jacques, à Pierre, à Paul, à bon escient mais sans limite. S’il y a mille ingrats pour un reconnaissant, alors c’est qu’elle a donné à vingt mille car, en 51, Bernard qui, naturellement malgré jeunesse dorée, filatures, rentes sur l’État, a vadrouillé inutilement dans toute la région, chassepot à la bretelle contre Badinguet, Bernard évite Cayenne et Lambessa de justesse à cause de vingt personnes qui s’entremettent, se compromettent, se feraient hacher en chair à saucisse plutôt que de supporter le plus petit regard réprobateur des yeux clairs de Sylvie. Il échappe à la déportation, on rafistole tout ça avec du papier collant, et vogue la galère. Maintenant, c’est monsieur et madame Numance. Un peu éberlués de l’estoufade à laquelle ils viennent d’échapper, ils passent dix, presque vingt ans à en trembler, à se tenir par la main, même au lit. Cent fois par jour ils se regardent, n’en croient pas leurs yeux, tellement, après coup, ils ont peur de se perdre. Tellement ils s’aiment. Jamais coup d’État n’a plus rapporté à personne.

Raison de la haine, p. 205
Madame Numance, je vous l’ai dit, avait toujours aimé donner. Elle était avec son mari comme les doigts de la main ; ce mariage s’était fait à la folie mais, donner était sa jouissance à elle. Cette passion, pour n’être jamais satisfaite, pousse ceux qui l’ont à donner sans mesure. Ils finissent par tellement donner qu’on croit que c’est eux qui reçoivent. Comme ils donnent trop on croit qu’ils reçoivent trop. Ils donnent tellement que par le fait même on est quitte. Ils soulagent de telle façon et si totalement, et surtout si au-delà, que les gens soulagés s’envolent tout de suite comme des oiseaux à leurs affaires d’oiseaux. Ils deviennent inattentifs. Ils ont une fausse confiance dans la Providence. On n’a rien de commun avec ceux qui donnent sans mesure.

Infernale moralité, p. 348
Je ne mettais jamais les gens en colère contre moi. La colère se croit toujours juste. Quand elle est passée, vient la honte, et la honte c’est la haine. Tu te fais haïr pour rien. Faites-vous haïr pour quelque chose. Il y a un proverbe : « Bien mal acquis ne profite jamais. » C’est de la blague. La vérité est : bien mal acquis, le troisième héritier n’en jouit pas. Tu as de la marge. Le troisième héritier, est-ce que vous vous en foutez, oui ou non ? Possède, et puis tu verras.
Des familles portant le dais avaient fait quoi pour en arriver jusque-là ? Des tours de bâton. Tu recevais un coup sur la tête : tu ne savais pas à qui dire merci. C’étaient des saintes familles à perte de vue. Mais cheval et voiture, ça ne vient pas par l’opération du Saint-Esprit. Mets tes sous à couver, ça ne rapporte guère. Il te faut cent ans. Défonce le poulailler du voisin : ça, c’est de la volaille ! La nuit noire, quelle belle institution ! Ils disent conscience. Ils disent remords. D’accord. C’est de la monnaie. Payez et emportez. Si c’est gratuit, ce serait trop beau. Moi j’estime : du moment qu’on est chrétien, on a le droit de tout faire. Tu seras jugée. Alors ne te prive pas. C’est de la banque. Il y en a qui sont pour le paradis. Très bien. Des goûts et des couleurs… mais moi je suis modeste ; je me satisfais de peu. Après on verra. Je n’ai pas d’orgueil. Je me contente de la vallée de larmes. Quand je souffre, je suis libre. Alors ?
Il y en a qui ont un petit truc. Un commerce. Tu commerces dix, vingt, trente ans. Si tu es un gros-Jean il y a l’hospice. Et qu’est-ce que tu faisais les nuits sans lune ? Je dormais, ma belle dame. – Tu dormais ? Eh bien, je vais te compter les grains de sucre maintenant. Et te mesurer le pain de ta bouche puisque tu n’as pas su te servir quand tu avais le pain et le couteau. Et tu boiras du café de gland. Et je vais te faire voir ce que c’est que la charité publique. On apprend à tout âge. Total : tu crèves. Admettons que ce soit la belle vie ; mais, pour un portrait de coquin il en faut des rouges et des jaunes. Et de beaux roses ! Et de beaux bleus ! Et de belles vertes ! Du moment que tu n’as rien reçu en héritage, tu n’es sûrement pas le troisième héritier. Alors, qu’est-ce que tu risques ? Commence. N’aide pas : ça ruine. N’aime pas. Malheureusement c’est difficile. Alors, aime-toi. C’est toujours ça de gagner.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

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