Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer

Ramasse tes lettres : My Absolute Darling, Gabriel Tallent (roman)

Le viol du père, image de l’individualisme misanthropique survivaliste

Tallent (Gabriel) 2017, My Absolute Darling, Gallmeister, 2019

Note : 3.5 sur 5.

Résumé

Turtle est une adolescente farouche, habitant près de la bourgade de Mendocino, dans la forêt avec son père, et son grand-père non loin dans une caravane. Elle manie son pistolet avec une redoutable précision, le nettoie avec soin et lance une bière à son père qui se lève. Elle est attirée par la forêt où elle sait vivre à son aise, en liberté.
Elle partage avec son père, misanthrope, nihiliste et survivaliste, qui lui a tout appris, une complicité exclusive et incestueuse…

Commentaires

Comment se construire, aimer soi-même et ses parents, apprendre et être bien à l’école, se sociabiliser, répondre à l’amour, lorsqu’on est abusé sexuellement par son père ? Voilà le genre de questions au cœur du roman de Gabriel Tallent. Inceste, viol ? Si Turtle admire son père, le suivrait partout et lui obéirait en tout, désirant ce qu’il veut, heureuse de le satisfaire, si elle paraîtrait presque consentante, ou plutôt non réticente, au début du roman, elle n’est bien-sûr qu’à peine adolescente. On ignore depuis combien de temps il abuse d’elle, mais il est impossible de parler de consentement car il est facile de manipuler un enfant, de lui faire croire qu’il désire quelque chose. Martin est le prototype de pervers narcissique qui joue sur le désir d’amour et de reconnaissance de sa fille, pour lui faire faire ce qu’il veut, pour qu’elle incarne sa vision déformée et traumatisée, frustrée et haineuse du monde, et pour satisfaire ses bas instincts de tortionnaire sadique et de pédophile. Pour maintenir cet amour profond qui compte plus que tout pour elle (ayant perdu sa mère), la jeune fille doit jouer ce jeu de l’isolement, car s’ouvrir au monde, ce serait faire constater les relations incestueuses et les enseignements misanthropes de son père, ce serait écorner le modèle absolu et inattaquable, ce serait rompre ce lien très fort et particulier qui occupe pleinement sa vie intérieure.
Bien que Turtle aime profondément son père, le comprenne dans sa souffrance (perte de la mère et culpabilité), veuille continuer à l’aimer par dessus tout tant son modèle est fondamental pour elle, l’acte sexuel qu’il lui impose joue un effet destructeur sur ce lien. Tout d’abord elle éprouve l’envie indistincte, imprécise, de s’enfuir dans la forêt, de s’isoler totalement. De plus, cette violence concédée finit par détruire cette confiance aveugle qu’elle a comme chaque enfant pour son parent. Et la révolte de la jeune fille provoque un durcissement de la violence, de la violence sexuelle et du jeu pervers de son père.
Les scènes de violence sexuelle sont d’ailleurs particulièrement soignées, sans basse délectation littéraire sadique. Elles visent à faire sentir la violence de l’abus, et donc la violence sur la psyché, plus que la violence physique elle-même. La première scène est même horriblement esthétisée, mais ce faux enchantement – celui du père – est suivi par un retour au concret à une scène d’hygiène intime de Turtle qui a donc conscience de ce qui se passe au contraire de son père endormi.
L’intériorité de la jeune fille, les mouvements de sa sensibilité, sont rendus accessibles par une sorte d’envahissement de son courant de pensée dans l’acte narratif, contant chacune de ses hésitations, ses regards… Ce courant de pensée est souvent montré parasité par l’influence et le jugement du père, la montrant ainsi prisonnière, étouffée par son influence, se surveillant elle-même quand elle parle avec ses camarades ou avec sa professeure, quand elle pense.
L’autre constituant essentiel du roman est la présence de la nature. Sorte de partenaire de souffrance de Turtle (surnom également d’une espèce en danger), elle est mise en danger par l’homme (ce que dénonce le père), de la même façon que les survivalistes mettent en danger leurs enfants (nul besoin de viol, ils leur font subir la violence de l’isolement et de la misanthropie). Ainsi cet abus sexuel du père pourrait être une allégorie de cette souffrance que l’homme individualiste fait subir à la nature et donc à ses enfants. Pour faire exister cette nature extraordinaire, puissante (autant que Turtle est admirablement forte et pleine de promesses, de soif et d’envie), Tallent use d’une grande richesse de vocabulaire, une profusion qui serait comme un hommage à la richesse de la nature. Malheureusement, ces descriptions ne prennent pas bien, tout d’abord mal motivées par l’action racontée, elles surgissent en début de chapitre, comme un décor de film, mais ne sont pas raccordées. Ensuite, elles n’ont souvent pas de point d’encrage (point de vue permettant d’imaginer à partir d’un lieu, d’une personne…). Et la richesse du vocabulaire, bien que souvent proposant une beauté lexicale en soi, ne signifie pas beauté de la prose poétique et des images. Ainsi, cette attirance de Turtle pour les grands espaces demeure seulement un arrière-plan. Ce sont les liens humains qui sont déterminants. Or, le personnage fort du père, disparaît trop souvent du champ narratif, à l’image de sa longue absence de l’histoire, laissant la jeune fille dans une espèce d’accalmie, goûtant à une liberté qu’elle ne voudra plus perdre. Au lieu de demeurer dans l’intensité étouffante de cette relation empoisonnée, son sujet, Tallent nous montre une jeune adolescente s’amuser avec deux jeunes, vivre une petite idylle très littéraire (cliché du naufrage sur l’île déserte…), sans que sa perturbation interne ne se manifeste plus que ça. Le retour du père, kidnappeur improbable, basculé de manière trop évidente dans la folie sanguinaire, transforme la narration de l’intime et le portrait d’un père violent et narcissique, en roman de genre, action à rebondissements et larmes à souhait. L’idéologie du survivalisme, engeance de l’individualisme autodestructeur et misanthrope, adaptation de l’individualisme à l’ère de l’écologie, est finalement à peine combattue. Le père n’étant surtout au final qu’un psychopathe, on peut dormir en paix. Sa mentalité, la violence et l’éducation qu’il a fait subir à sa fille semblent n’avoir pas de conséquences sur une jeune adolescente qui aimera le monde facilement.

Passages retenus

Les pensées contaminées de Turtle, p. 44-45 :
Turtle détourne les yeux de Rilke, les pose sur le siège devant elle, puis sur la fenêtre dégoulinante d’eau. Deux filles bourrent l’extrémité d’une pipe en verre. Le bus tressaute et s’agite. Je préférerais encore t’éventrer, du trou du cul à ta gorge de petite pouffiasse, pense Turtle, plutôt que d’être ton amie. Elle porte un couteau Kershaw Zero Tolerance au fond de sa poche. Elle pense, Espèce de salope, assise là avec son vernis à ongles, à te passer la main dans les cheveux. Elle ne sait même pas pourquoi Rilke fait ça, pourquoi elle examine la pointe de ses cheveux. Qu’y a-t-il à voir ? Je déteste ta voix de petite salope. J’arrive à peine à les entendre, tes petits couinements haut perchés. Je te déteste, et je déteste la petite moule humide entre tes jambes. Turtle, qui observe Rilke, pense, Bon Dieu, mais elle inspecte vraiment ses mèches comme s’il y avait quelque chose à voir sur les pointes.
Quand la sonnerie de midi retentit, Turtle descend la colline jusqu’au terrain de sport, ses chaussures font un bruit de succion. Elle patauge vers les cages de foot, mains dans les poches, et les rafales de l’averse balayent le terrain détrempé. Il est entouré d’une forêt noire de pluie, les arbres maigrelets et rongés dans la terre pauvre, fins comme des poteaux. Une couleuvre glisse sur l’eau en zigzags splendides, la tête levée et penchée en avant, le corps noir zébré de stries cuivre et vertes, une fine mâchoire jaune, le crâne noir et des yeux noirs brillants. Elle traverse le fossé inondé et disparaît. Turtle veut y aller, elle aussi, s’élancer. Elle veut couvrir du terrain. Partir, fuir dans les bois reviendrait à ouvrir le barillet de sa vie, à le faire tourner et à le refermer. Elle a promis à Martin, promis, et promis et promis encore. Il ne peut pas risquer de la perdre et, pe,se Turtle, ça n’arrivera pas. Elle ne sait pas tout au sujet de ces bois mais elle en sait suffisamment. Elle se tient enveloppée dans ce terrain ouvert, le regard plongé dans la forêt, et elle pense, Et merde, et merde.

Survivalisme et misanthropie, p. 144 :
– La température risque d’augmenter de trois degrés au moins au cours des prochaines décennies, et ce n’est pas une simple « hausse des températures », c’est un cataclysme. Tu crois qu’on peut empêcher ça ? Les gens ne croient pas en l’obésité, ils croient être capables de se regarder dans un putain de miroir. Ils ne savent même pas s’occuper de leur propre foutu corps. Combien de personnes meurent parce que leur coeur est encrassé par la graisse, à ton avis ? Beaucoup. Combien, déjà ? Soixante-dix pour cent des Américains sont en surpoids. Dont la moitié carrément obèses. Et tu crois que cette personne, cet Américain moyen, est capable de s’occuper de quoi que ce soit ? Non. Putain, non. Alors, le monde naturel, cette nature qu’ils n’aperçoivent pas depuis leurs routes, depuis leurs stations-service, depuis leurs écoles, depuis leurs prisons, le putain de monde naturel, plus beau et plus important que ce qu’un Américain moyen n’a jamais vu ou n’a jamais compris dans sa putain de vie, le monde naturel va mourir, et on va le laisser mourir, et on n’a aucun moyen de le sauver. Putain.
– Et l’optimisme ?
– L’optimisme, mon cul, dit Martin. Demande voir un jour à quelqu’un ce qu’il ferait si la fin arrivait. Vas-y, demande-leur, il y en aura une partie qui te dira qu’ils se laisseraient simplement mourir, et parmi ceux qui n’auront rien dit, certains le penseront aussi. Les gens sont satisfaits de vivre si la vie est facile. Si ce n’est plus aussi facile… Eh ben…
Un silence. Ils restent assis là un moment, puis la voix éraillée, dure et roque de Martin qui fait crisser ses ongles sur le bois :
– Eh ben, laisse-moi te dire que la question à poser… C’est qu’est-ce que tu feras quand ça deviendra difficile. Et la vie va devenir difficile. La vie va devenir difficile, et d’avouer que tu refuses de te battre pour elle. Eh ben… Quel genre de relations tu veux entretenir avec ces gens-là ? Aucune. Leur vie n’est qu’une suite de concours de circonstances, leur soi-disant pouvoir n’est que perfidie, un mensonge social, et les considérer comme des êtres humains n’est que pur fétichisme. Alors de quel optimisme peut-on parler ? Ils refuseront de se battre pour eux-mêmes. Alors tu crois qu’ils voudront en plus se battre pour un monde qui leur est étranger ? Un monde trop compliqué à comprendre ? Ils n’ont même pas les mots corrects pour le concevoir. Ils n’y aperçoivent aucune beauté. Et qu’est-ce qu’on peut affirmer, dans tout ça ? C’est que la fin est proche, et on est tous là à l’attendre, la bite dans la main.
– Oh, putain, Marty.
– Tu sais ce que je pense ? Elle n’en avait rien à foutre, elle n’avait pas envie. C’était devenu trop difficile, et ses putains de migraines trop douloureuses, alors elle a baissé les bras.
– Arrête de parler d’elle, dit Jim.
– Pourquoi ?
– Tu l’as dit toi-même, il peut se passer n’importe quoi. C’était peut-être un truc complètement fortuit. C’était pas un truc qu’elle avait prévu. Tu le sais bien.

Éducation par la haine du monde, p. 197 :
– C’est des conneries, et c’est pas des façons d’élever une enfant, de faire comme si le monde touche à sa fin, simplement parce que tu préférerais qu’il en soit ainsi.
– Pas des façons d’élever une enfant ? Si tu n’es pas convaincu que le monde va mal, papa, c’est que tu ne regardes pas autour de toi. Les cerfs, les grizzlys, les loups ont disparu. Les saumons aussi, presque. Les séquoias, c’est terminé. Des pins morts, on en trouve par bosquets entiers sur des kilomètres carrés. Tes abeilles sont mortes. Comment on a pu faire naître Julia dans un monde aussi merdique ? Dans cette dépouille putride de ce qui aurait dû être, dans ces restes à l’agonie, violés ? Comment tu veux élever une enfant en compagnie de tous ces connards égocentriques qui ont détruit et gâché le monde dans lequel elle aurait dû grandir ? Et qu’est-ce qu’elle pourra jamais comprendre à ces gens-là ? Rien. Aucune négociation n’est possible. Aucune alternative. Ils tuent le monde et ils continueront, et ils ne changeront jamais, et ils ne s’arrêteront jamais. Rien de ce que je peux faire, de ce qu’elle peut faire, ne les fera changer d’avis, parce qu’ils sont incapables de penser, de concevoir le monde comme une entité en dehors d’eux-mêmes. Si tant est qu’ils le voient tout court, ils estiment que ce monde-là leur est dû. Et tu me dis que ma rage envers ces gens-là, envers cette société, ce sont des conneries ? Tu me dis que c’est pas des façons d’élever une enfant, et oui, je le sais. Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre ?
– Bon Dieu, Marty, tu peux pas continuer…
Il s’interrompit.
– Je peux pas continuer à quoi ? Demanda Martin.
Il lance un regard sauvage à Turtle. Papy ouvre et ferme la bouche. Il ne trouve pas le mot.

Publié par Cyber Luron

Une nuit de prolo, je suivis par hasard un prince et entrai à la taverne des rêves et croyances. Carnaval de fantômes. Dans le cabaret des miracles, je cherchais le non-dit ; en coulisses, je démasquai les bavards littéraires et m'aperçus que j'en portais également ; à la tour des langues, je redescendis dans l'atelier. J'y oeuvre, contemplant la nature, songeant aux premiers hommes qui vivaient sans y penser, groupés.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :